« La mort n’est pas une fin, elle peut-être un commencement, une naissance ou un voyage. »

Marguerite Yourcenar, Le mystère d’Alceste (1963)

Kirghizistan. Bishkek. Vers 5h00 du matin. Quelques phrases écrites dans un mail, et notre retour devient imminent. 24h plus tard nous sommes dans un avion, au-dessus du ciel, brûlant les étapes, en quelques heures. Moscou. Paris. La vitesse est sidérante. Nous nous déplaçons comme on tombe, une chute brutale. Je pleure, au décollage, à la vue des nuages parisiens, à la descente au sol, à notre sortie sur la terre ferme. Arrachement, se sentir déracinée de notre errance…Le retour était prévu, nous étions d’ailleurs lentement en train de revenir, mais cette fulgurance nous secoue : cocktail d’émotions au shaker.

S’il faut rentrer si vite, c’est pour voir partir. Nous revenons au point de départ,  pour dire au revoir. Cercle, cycle. Tout se rejoint ici et maintenant. Nous rentrons, mus et émus, par une mobilité universelle, implacable, la plus mystérieuse…Celle du dernier voyage. Le vertige nous prend, entre chute et envol, nous vacillons. Nous volons dans les nuages gorgés de pluie et nous pleurons avec eux.

La mort s’est manifestée, elle a frappé à notre porte kirghize, histoire de vérifier qu’on ne l’avait pas oubliée. Qu’elle se rassure, elle n’a jamais cessé de nous tourner autour !

Est-ce qu’en fin de compte on part pour défier la mort ? La fuir ? On part pour moduler la course du temps, pour ralentir ses aiguilles qui trottinent, pour voir le temps dérouler ses fils, faire grincer les engrenages, écouler les grains de sable. Lentement. Le voyage nous fait regarder le temps, comme on regarde paisiblement une ligne d’horizon.  La mort nous fait tomber dedans. Aller simple vers le Rien, le Tout, le seul Exotisme qui reste. Exo. Hors, Dehors. Porte de sortie. Cette mobilité ultime, nous en avons vu les traces, senti les effluves, ressenti les mouvements depuis les premiers jours et  jusqu’au point final de nos déplacements géographiques. Est-ce finalement la mort qui nous a guidés ?  Nous la suivions ou elle nous suivait. Mort et Vie côte à côte depuis le tout premier train… Je revois alors quelques lieux, par flashs, comme on voit défiler sa vie avant de mourir, avant d’atterrir sur le tarmac.

2 avril 2017. Pelvoux.  

Le sol est blanc et gelé, c’est encore le plein hiver en montagne. La tombe est là-haut, dans le petit cimetière, sur la route montante derrière l’église. Les couleurs sont froides, la terre est figée, comme en sommeil elle attend les premiers rayons de soleil. Je baisse les yeux au sol… Ma mère est là dessous. Tout ceci est une farce, ces pierres, ce rectangle de terre. Un décor macabre bien réussi. Je lève les yeux et l’ombre immense des sommets du Pelvoux me domine. Géants merveilleux de beauté. De cruauté. Je suis émerveillée, je fixe encore et encore ces colosses de pierres, ce monde du haut, je respire l’air frais qui vient assécher mes yeux, rougir mes joues. J’éprouve alors une sensation spirituelle, comme si je pouvais communiquer avec l’air, le lieu tout entier. La montagne est là, elle crée un sens à ce que je vois sous mes pas. Elle transcende cette réalité grise et grotesque de la tombe. Elle me relie à l’ailleurs, elle me relie au Tout. Trop grand pour moi. Après Lyon, Grenoble, l’Argentière, Vallouise, nous sommes finalement arrivés au dernier village, Pelvoux, pour aller chercher ma mère, loger dans ma rétine cette montagne infinie, les emporter avec moi avant de quitter la France.

8 avril 2017. Isola di San Michele. Italie

Nous arrivons par le vaporetto, ligne 4.1. On accoste avec deux ou trois personnes au milieu de l’après-midi. Contraste frappant avec le quartier San Marco. Plus de touristes, plus de vendeurs, plus d’appareils photo. Un doux silence, entrecoupé des cris des mouettes. Des murs protègent le cimetière de San Michele.  Nous entrons. Sérénité et solennité. J’aime les cimetières, j’y ressens toujours une douceur teintée de tristesse, une mélancolie heureuse. Les noms vénitiens défilent sous mes yeux : Vivo, Zanattari, Stazzo, Morando, Olivetti..Je les prononce à voix haute, lentement,  comme on récite une prière. Guantiero, Gianello, Mario, Cavaletto…Nous nous rapprochons d’une porte dans l’enceinte. Grillée de fer, le bleu intense de la lagune est juste là. On colle nos yeux contre les barreaux, et j’étouffe un peu. Il n’y a qu’une seule sortie ici : un minuscule ponton, que l’eau salée attaque à chaque vague. Combien d’italiens ont péri par elle ? Les histoires de naufrages, de noyades préméditées, de bateaux égarés. Le soleil commence à décliner doucement. A l’ombre des tombes, je frissonne, l’air est froid. C’est le moment de l’année où l’on se fait réchauffer par le soleil, puis glacer par le vent. Friands des cimetières, les chats se prélassent entre les sépultures. Ils ne peuvent pas sortir, eux non plus.  Gardiens à perpétuité de l’île San Michele.

17 avril 2017. Zagreb. Cimetière de Mirogoj. Croatie

Mirogoj. Nous suivons les panneaux depuis un bon moment. De petites croix accompagnent le nom Mirogoj, c’est comme ça qu’on a compris. On marche longtemps. Ça monte. Je vois alors un véritable palais des morts. Des murs démesurés. Des édifices à coupoles, comme de petits Invalides, sont répartis régulièrement le long de l’enceinte. J’ai l’impression d’entrer dans une ville imaginaire, celle d’un conte ou d’un roman. Nous nous perdons dans les chapelles, entre les tours, les colonnes et les arbres. J’aperçois toujours les briques ocres du mur et les dômes verts. Puis l’enceinte cesse de ceindre. Les murs ne sont plus là, mais les tombes continuent, à perte de vue. Des centaines d’embarcations de pierres voguant hors de leur majestueux enclos…

2 mai 2017. Split. Cathédrale Saint Domnius. Croatie

Il est encore tôt. Les masses bruyantes ne sont pas arrivées. Nous entrons dans l’édifice, admirons les marbres, les colonnes, les boiseries, les voûtes, les tableaux, dans le calme et la fraîcheur de la cathédrale. Mélange d’architecture romaine et chrétienne. Morceau d’architraves sur les murs. La cathédrale Saint Domnius était autrefois le mausolée de l’empereur Dioclétien. Un empereur ennemi des chrétiens, un persécuteur dont l’édifice originellement à sa gloire est aujourd’hui le foyer de deux martyrs, Domnius et Anastase. Drôle d’ironie. Mais le sarcophage de Dioclétien n’est plus là. Je réfléchis avec amusement à cette réunion de deux mondes par la pierre…Soudain les pierres vibrent. On se regarde. C’est l’orgue. Quelqu’un joue de l’orgue. Un son tonitruant nous envahit…Tout se met à bourdonner, à résonner sur chaque colonne, chaque paroi. Cette musique semble provenir du sol, de l’infra-monde, mue par un souffle tout puissant. J’ai la chair de poule. C’est un jeune prêtre qui joue. Une minuscule silhouette pour un tel déferlement ! Répétition matinale, avant de se réfugier à l’abri des touristes. Nous restons jusqu’à ce que la musique s’arrête, marchant sur la pointe des pieds, retenant notre souffle, nous laissant traverser de part en part, au son des orgues terribles. Dioclétien a fait entendre sa plainte, fulminant à travers les pierres, de voir son mausolée servir à d’autres puissants

Mai-juin 2017. Albanie. Un peu partout.

Des dômes de béton émergeant de terre. Le long des routes, dans les villes, les champs, les montagnes, on voit partout ces tombes grises indestructibles. Ce sont les bunkers d’Enver Hoxha : la paranoïa guerrière, la folie militaire, la dictature sanglante.

Le pays est recouvert de cloques. Le dictateur n’est plus, mais les stigmates suintent par les fentes cimentées. Parfois on les déguise, en restaurant, en musée, en maison, en réserve de foin, pour effacer les ombres qui sont toujours tapies à l’intérieur.

Les bunkers m’inspirent la mort et la terreur. Le passé proche d’une Albanie qui entre en résilience. Beaucoup de personnes sont parties, fuyant les ombres. Il y eut 700 000 bunkers, environ un pour quatre habitants. Des secrets demeurent encore : combien, comment, quel rôle ont pu jouer ces trous bétonnés ?  Abris défensifs pour des vivants déjà morts…

27 juillet 2017.  Divrigi. Turquie

Les lieux sont si calmes. Les roches arides entourent la ville. Le train a continué sa route, nous laissant ici au petit matin. On vient voir la mosquée  du XIIIe siècle. Les façades ornées de milles sculptures et reliefs, fleurs, arbres, oiseaux s’enroulant dans les angles, myriade étoilée, nos yeux écarquillés. C’est une mosquée et un hôpital, tous deux créés pour guérir l’âme. Comme souvent, c’est l’atmosphère paisible, en suspension, qui me fait inscrire ce moment dans ma mémoire. Une sensation : chaleur sèche, craquement du sol, bourdonnements des insectes, grincements des arbres, brise lente, tiède, enveloppante comme un drap de soie. Plus loin, aux abords de la ville, nous rencontrons sur nos pas errants, un cimetière. Les stèles arrondies, les tombes enfoncées sont laissées là, libres et sauvages. Il n’y a pas de petites allées bien ordonnées, pas de plan, pas de terrassement. Des buttes, des creux, des racines, de la terre sèche. Les herbes jaunies cachent les pierres funéraires les plus basses. Ce cimetière, je le vois en noir et blanc, je ne vois pas le ciel bleu au-dessus de ma tête. Je vois les ombres qui tranchent la clarté grises des tombes, qui découpent des formes géométriques, qui habillent le sol de résilles. Les décors de la mosquée, là-haut sur la colline trouvent ici, en bas, leur négatif. Splendeur radieuses, secrets évanescents. Ombres et lumières réunis dans la chaleur estivale de l’Anatolie centrale.

27 novembre 2017 : Varanasi. Inde.

Le Gange. Nous l’avions rencontré au nord de l’Inde, il était bleu-vert, un torrent galopant, dévalant les rochers, bordant des plages naturelles de sable doux. Nous nous étions immergés, mains jointes, en chantant le mantra  Om Ganga mai  guidés par la gourou de l’Ashram. On apprenait que « s’immerger dans le Gange chez les hindous, apporte la sagesse spirituelle et l’ultime vérité ».

Nous retrouvons le Gange au coucher du soleil, il est couleur de boue, avec de drôles de lueurs à la surface. Les eaux noirâtres clapotent contre la barque. Nous longeons la ville fantomatique, éclairée par les réverbères. Les murs des temples monumentaux se dressent devant nous, des marches les prolongent, puis tombent dans le lit macabre du fleuve. Oui, le voyageur tenant son journal peut allégrement placer ici tout le champ lexical de la mort, depuis le tintement des cloches rituelles (sonner le glas) jusqu’à la fumée s’élevant des bûchers en plein air (odeur sépulcrale). Une véritable descente aux enfers, du torrent guilleret au fleuve putride.  De l’Uttarakhand à l’Uttar Pradesh. Bleu. Boue. Sur la barque d’un Charon silencieux, glissant quelques mots d’anglais récités mécaniquement, nous observons le spectacle funèbre. Les morts brûlent un peu partout. Les clameurs résonnent au bord de l’eau, les candélabres en forme de naga à tête redressée s’agitent, luisants dans la pénombre. Je suis mal à l’aise. Pourquoi suis-je à regarder les morts, sans comprendre, à regarder en me sentant coupable de voir cela comme un film, comme une mise en scène ? …Pas de décor pourtant, tout est vrai, tout est vécu, et les morts sont bien morts.

Nous y retournons à l’aube. De nouveau la barque, Charon, et ce Styx indien qui engloutit les corps, vivants et inertes. A la lumière du jour, les ombres sont moins effrayantes, les lieux plus silencieux, mais la mort est toujours là, à chaque coup de rame. Les fidèles s’immergent, plongent tout entier dans l’Abysse nauséabond. Nous rentrons dans la ville. Dans une ruelle étroite, les clameurs reviennent, des pas lourds et rapides, presque une course. Ils arrivent. Je cache brusquement ma tête dans mes mains pour ne pas voir le linceul qui me frôle. Le cortège se dirige droit au fleuve, droit au bûcher. Je cherche la sortie, le mantra tourne en boucle : morbide, macabre, funèbre, cadavérique, infernal, morbide, macabre funèbre…Et cette ultime vérité ? Je m’en suis enfuie…

Février 2018 : Taiwan. Bords de route.

On les rencontre sans s’y attendre. Au bord des routes et des chemins. Sur des petites collines. Ce sont des tombes colorées, des volumes plutôt carrés, du marbre rosé, des stèles aux écritures dorées. Elles sont joyeuses ces tombes, sur leur butte de terre. Un petit hameau où le taoïsme vibre de toutes ses couleurs. Sur la route, on leur jette un rapide coup d’œil. Et elles disparaissent bien vite de notre champ de vision et de nos pensées. Bien plus tard, je découvrirai dans une exposition parisienne, la légende bouddhique de Mulian, partant à la recherche de sa mère dans les enfers, et jouée dans un opéra populaire, au moment des funérailles. Je resterai alors songeuse, pensant à ces petites tombes presque ignorées, et à la raison de mon périple. Serai-je passée à côté d’une porte secrète, là-bas, au point le plus à l’Est, aurai-je moi aussi pu la retrouver ?  Et depuis, Taiwan m’appelle.

27 mars 2018 : Turfan. Chine.

Derrière la clôture, des creux, des bosses…Un terrain vague, un champ de ruines ? Le cimetière ouighour : un chaos de terre poussiéreuse. Quelques édifices funéraires, chapelles, mausolées se dressent comme des rescapés d’une bataille. Impression de fin du monde, dans un monde lui-même en train de mourir…Nous entrons dans un monochrome orangé, doux et chaud. Des briques sont éparpillées au sol, parfois formant des murs par fragment, parfois recouvrant de petits monticules de terre. Nous marchons sur les bosses sans le vouloir, nous tentons de passer entre les tombes, de suivre les traces sinueuses de chemin. On s’éloigne l’un de l’autre et je me retrouve sur une butte plus élevée : à l’horizon, par-dessus le mur de briques, d’autres murs, gigantesques. La ville chinoise. Une herse de béton. Le froid gris qui avale la chaleur orangée. Imminence d’une menace. Les sirènes de police sont  faibles, le cimetière protège encore ses habitants immobiles. Quelques tombes ont à leur surface une construction cylindrique, s’évasant à la base : je m’imagine voir des silhouettes de serrures géantes. Les âmes closes se cachent à l’intérieur. Au capharnaüm des morts, il faut aussi se taire, se terrer, ne pas alerter les sentinelles qui tranchent sec et effacent toute  histoire.

25 avril 2018 : Paris. Cimetière du Père Lachaise.

Alors nous voilà, comme si c’était hier, comme si l’année ne s’était pas écoulée, comme si je n’étais jamais partie, n’avais franchi aucunes frontières. Je suis là, avec ma boule de nerfs dans mes bras. Elle aussi, comme si c’était hier, a retrouvé sa place. Au Père-Lachaise, je m’étais promenée avec mon premier amoureux, fébrile et transie, comme les statues funéraires. Ce souvenir lointain me revient et j’esquisse un demi-sourire. Maintenant je peux me retourner  et me regarder de loin, avec une tendresse pour ma personne à 15 ans, à 20 ans. Je ressens la vie qui est passée dans mes veines, au Père-Lachaise. Je pense avec amusement que je vieillis, et que ce n’est pas si mal. Au crématorium, la petite salle souterraine. Je n’aime pas ce bruit de machines. Cette froideur de salle d’attente me glace. Le moine bouddhiste récite les prières en pali et en vietnamien, et moi je suis heureuse de ne rien y comprendre. Car je ne suis pas encore de retour. Olivier est devant avec son frère et sa grand-mère, minuscule et perdue. C’est eux que je regarde durant toute la cérémonie Je ne suis pas encore de retour. Et j’assiste au départ de celui qui les a vus grandir. Il n’y a pas un sanglot, pas un soupir. Les lieux se connectent les uns aux autres. La mort fait partie du voyage.

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