« Entrave : objet que l’on met aux jambes de certains animaux pour gêner leur déplacement »

Règle du Temple, éd H de Curzon, 1260. CNRTL

Le mot « entrave » a un parfum nauséabond, acre, acide, il inspire le mot « prison », « piège », ou encore « torture ». Le mot « entrave » est trop grand, trop fort, trop opposé au voyage. C’est pourtant par le voyage, que nous l’avons rencontré. La mobilité entravée.

Cela se passe en Chine, dans la province autonome du Xinjiang, à l’ouest du pays : une grande terre peuplée de déserts et de montagnes arides, entourée du Tibet, du Pakistan, du Kirghizistan, du Tadjikistan, du Kazakhstan, de la Mongolie, de la Russie, et des provinces chinoises du Gansu et du Qinghai.  Une terre-carrefour des cultures Turques, Russes, Chinoises, Mongoles. Une terre où vit un peuple à l’incroyable métissage : les Ouïghours, et leurs racines mouvantes sur leurs visages : bridés, rond, blanc, basané, brun, roux, blond, yeux noirs, yeux gris…

Cela se passe sur une terre de voyage, celle de la Route de la Soie, des récits de Marco Polo et tant d’autres. De route, il y en a bien une aujourd’hui, la route chinoise, qui tranche les déserts, fend le sable d’un asphalte gris immuable. La route moderne, rapide, infiniment droite. Autour d’elle, des chemins flous, des vestiges des routes nomades, des mirages de caravanes, des histoires de bandits, de conquêtes, de trafic. Cette terre porte dans son existence même la mobilité, géographique, géométrique, temporelle, émotionnelle. Nous avons vu de nos yeux, le processus d’anéantissement de ces mobilités.

Au commencement était la domestication du mouvement : mobilité orientée, contrôlée, guidée. La Chine en possède un symbole majestueux, le mur qui coupe la terre, qui empêche, qui défend. Les murs en Chine ont une histoire qui côtoie le mythe, le légendaire. Ils ont pour ancêtre la Grande Muraille des Hans, protégeant l’Empire du Milieu. Aujourd’hui les morceaux restants de la muraille témoignent du long processus de domestication, protéger en s’enfermant. En Chine, les montagnes ont des marches taillées dans la roche, les villes ont des barrières par milliers, séparant les voitures, les piétons, les motos, les villes ont des passerelles, des passages, des couloirs, des souterrains, par strates, qui orientent, guident, indiquent la voie à prendre, en condamnent d’autres.

L’errance et le vagabondage sont difficiles en Chine : pour voir un paysage, il faut prendre un bus, n’en sortir que pendant un temps minuté, compte à rebours, se retrouver avec 100 autres personnes devant des barrières, rentrer dans le bus et se laisser faire, et recommencer, plus loin. Les découvertes n’en sont plus vraiment, la curiosité est mâchée, piétinée, abrutie par les clics frénétiques des appareils photos. Ces mobilités touristiques à la chinoise ne font que renforcer la grande lassitude de la vie, et transformer les élans aventureux en « à quoi bon » teintés d’un irrémédiable ennui.

En entrant  au Xinjiang, l’ennui devient frayeur et rage.  Nous envisagions d’y passer un mois, nous n’avons pu y tenir plus de deux semaines. Fuir.

Depuis octobre 2016, l’ex-gouverneur du Tibet, Chen Quanguo, se charge du Xinjiang. Depuis octobre 2016 la région est totalement entravée, quadrillée, contrôlée, ses habitants terrorisés. Le gouvernement a posé ses griffes policières partout, et ses milles yeux électroniques scrutent les visages, dans chaque rue, chaque carrefour. Les Ouïghours sont paralysés, et nous le comprenons progressivement. Chaque jour la liberté s’efface : couper l’herbe sous le pied. Etre privé du pas vagabond. Les Ouïghours n’ont plus le pas libre et serein, car l’œil regarde, la police surveille, arrête, contrôle, inspecte. Quiconque. Chaque étape au Xinjiang nous révèle l’ampleur de ces entraves.


Urumqi, capitale, spectaculaire ville-monstre créée en plein désert. Monstre, par la taille de ses buildings chinois, par ses membres constricteurs et ses yeux avides. Marcher dans la démesure des avenues, écrasés par le gris, et se retrouver nez à nez avec…..On hésite quelques secondes, pas longtemps, le mot sort de nos bouches : le ghetto. Il existe dans nos livres d’histoire, le premier auquel on pense c’est Varsovie, les juifs, les nazis, et cette guerre racontée de long en large, ancrée dans nos esprits comme un cataclysme passé, une lointaine fureur…Et la voir là. Ici et maintenant. Sous nos yeux. Les chinois de l’Est, les Hans, entrent dans le ghetto avec facilité, une simple barrière à franchir. Pour nous aussi. Mais nous voyons les Ouïghours faire la queue, fichés par leur apparence physique. La caméra de surveillance reconnait leur visage. A chaque fois, ils se plient à ce contrôle. Tous sans exception, attendent leur tour. Discrimination terrifiante. Nous sommes à la porte d’entrée du Xinjiang, et ce n’est que le début de ces ghettos, munis d’innombrables grilles, barbelés, barricades, qui emmurent les Ouïghours.

Sortir des barbelés, c’est en retrouver d’autres. Tous les 10 km environ, un contrôle de police sur les routes obligent chaque passager à descendre du véhicule. Et la caméra surveille, enregistre les visages Ouïghours. La carte d’identité magnétique permet de continuer. Le train file plus vite, mais à la gare, le filtrage recommence. Nous attendons dans une foule compacte, de passer la barrière nous permettant de sortir de la zone de contrôle. Des policiers choisissent des personnes et les placent le long du mur. Sans un mot. Nous ne comprenons pas. Sensation glaçante d’une histoire terrible qui semble se rejouer ici. Je ne veux pas y penser, je trouve une explication logique, rassurante : une précaution de sécurité, sûrement. Et pourtant….La sensation s’infiltre en moi.

A Turfan, nous parvenons non sans mal à louer des vélos pour nous déplacer plus librement : nous fûmes contrôlés plus d’une heure sur le bord de la route, interpellés par un chinois Han en veste noire. Vérification, ralentissement, comme pour nous faire passer l’envie de réitérer l’expérience, et nous convaincre d’adopter la pratique convenable, celle des bus à chrono, des groupes à micro, d’un tourisme-zoo.

Ainsi la reliance naturelle des villes se désagrège. Les bazars ne sont plus des labyrinthes sonores et joyeux, ce sont des prisons vides et muettes. Les rues des quartiers Ouïghours aux couleurs du désert sont sublimes, mais envahies par une tristesse perceptible, un presqu’abandon. A Turfan nous apprenons que la restauration de rue est désormais interdite à l’extérieur. On mange dans des salles sombres, sans décoration, rapidement installées pour  les clients. Et pourtant, toute l’Asie mange dehors, la Chine se nourrit dehors, sur les trottoirs, dans l’air libre de la rue, la « street food ». Toute l’Asie, sauf le Xinjiang.

Reliance entravée, culture entravée, filtrée. Les portes des maisons Ouïghours ont, à Turfan, des linteaux décorés de céramiques peintes : les mosquées qui y étaient représentées sont recouvertes par une couche grossière de peinture. Le drapeau rouge à étoiles jaunes flotte tout aussi grossièrement, flagrant délit d’écrasement de culture. Les lanternes chinoises suspendues aux arbres sonnent faux dans ce paysage. Les mosquées sont fermées ou détruites. Il faudrait avoir peur. Peur du terrorisme prêt à éclater à chaque coin de rue.

Les forces policières et militaires ne se comptent plus. Méthode de quadrillage.

Chaque commerce possède un « agent de sécurité », casque sur la tête, gilet pare-balle, brassard rouge, et long bâton évoquant une batte de base-ball géante. Quand le commerce en question n’a pas de quoi fournir ce garde, c’est le gérant lui-même qui est harnaché : nous voyons un coiffeur couper les cheveux avec son gilet, une grand-mère s’appuyant sur sa batte, devenue canne, un cuistot nous servir avec son casque sur la tête. Et plusieurs fois par jours, des habitants défilent en ligne, exercice anti-terroriste obligatoire. Le spectacle prête à sourire par son absurdité. Absurde aussi ce camion de police dans les rues de Kasghar dont la sirène stridente hurle dans les rues, 24 heures sur 24. Absurde et assommante, et insupportable. Cette lutte contre le terrorisme est un prétexte au passage du bulldozer de Pékin.

La liste des entraves s’allonge. Il y eut des moments d’évasion, des sourires radieux, des enfants innocents et rayonnants de beauté, et des discussions à l’abri des cours intérieures d’hôtels. Nous apprenons les délations, les camps de réeducation, la peur grandissante…Nos cœurs crient, des larmes de rage coulent. J’étouffe. Je voudrais hurler.

Nous sortons du Xinjiang et de la Chine par la frontière Kirghize ; un long trajet d’une douzaine d’heures de taxi, des barbelés et des barrières jusqu’à l’overdose, avec fouille intégrale du sac, de l’ordinateur de l’appareil photo, des attentes interminables, angoisses du passage. Voir les plaines et les montagnes enneigées du Khirghizistan est un véritable soulagement. Nous avons pu sortir de cet enfer….les Ouïghours eux, restent.

La route de la Soie laisse un goût amer. Nous avons renoncé à la visite de certains lieux, par honte, par colère envers ce tourisme aseptisé, envers la transformation sûre du Xinjiang en parc d’attraction dans lequel les Ouïgours ne seront plus que des marionnettes de plâtre dans des maisons en cartons. Nous gardons  précieusement nos quelques rencontres en mémoire, et nous disons merci : aux enfants de Tuyuk, au couple de vieillards de Jiaho He nous invitant à  manger, aux passagers de la 3è classe du train allant à Kashgar… Ces moments nous réchauffent et nous déchirent. Les âmes pacifiques, bienveillantes, souriantes de ce peuple vont mourir lentement.

Nous nous réveillons. Voir ce qu’il se passe au Xinjiang, c’est regarder par un miroir grossissant, les symptômes du monde malade. L’Histoire des livres se répète, elle n’est pas à conjuguer au passé, la censure, la propagande, la menace, la torture légitimée est devant nos yeux. L’état d’urgence en France en est comme un écho encore faible et lointain. Les mobilités entravées sont partout dans le monde.

Écrivons encore et encore le nom de liberté, pensons-le et interrogeons-le. Toujours.

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