Notre séjour sur l’Isla Formosa, comme l’ont surnommée les portuguais, fut l’un des plus tissés, des plus liés et noueux, fibreux. Nous avons de Taiwan une carte tressée de fils soyeux, doux et solides. En voici trois nœuds, trois lieux, trois itinéraires reliants.


Taichung en famille.

Aller à Taiwan était une étape prévue depuis le départ, un rendez-vous que l’on avait pris il y a maintenant près de 4 ans. On le savait, Taiwan serait notre port d’attache, notre foyer de l’extrême orient. Nous avons retrouvé Gill, la digne représentante d’une amitié sérendipienne. Nous avons rencontré Gill Chang à Paris, il y a quelques années : alors habitant dans notre deux pièces, notre premier logement à deux, nous y accueillions des voyageurs par le biais du site Couchsurfing (dont on parle aussi dans l’article Andrea et la reliance). Gill, taiwanaise de Taichung, est venue à trois reprises en France : elle allait travailler bénévolement au Mans à Emmaus, puis voyager, et rencontrer. Un tourisme bien loin des habitudes chinoises, et qui nous avait intrigués et fascinés. Trois années où chaque été nous nous étions retrouvés, partageant nos vies, écoutant les habitudes de l’un et de l’autre, l’emmenant dans notre quotidien de parisiens, pique-nique en bord de Seine, feu du 14 juillet, anniversaire au canal, bières dans un bar bon marché…Rien de bien grandiose. La vie ordinaire, qui se transformait à ses côtés en expériences uniques. Partager, faire découvrir.

Taichung enfin. Ce qui n’était qu’un lointain point dans l’espace, un peut-être encore flou est devenu un ici et maintenant. Nous avons été accueillis à bras ouverts par la famille de Gill et avons partagé à notre tour des moments de leurs vies, des moments joyeux et symboliques, dans un flux paisible et tranquille, contemplant, regardant la famille, cet organisme respirant et soufflant, une petite machine autonome avec ses codes, ses signaux, sa mobilité propre.

La sœur de Gill, Gillian, allait se marier, le lendemain même de notre arrivée. Les parents, discrets et bienveillants à l’extrême, nous ont ouvert la porte du foyer avec générosité mais sans grandiloquence non plus, telle la chaleur simple et merveilleuse d’un feu de cheminée. Le jour du mariage, nous étions habillés de vêtements cousus pour l’occasion à Hoi An au Viêtnam, nous ne voulions pas arriver vêtus de nos frusques de voyageurs, boutons déchirés, tâches indélébiles, tissu usé. Nous avons assisté, un peu gênés à la cérémonie du départ de la mariée, sortant de sa chambre, toute fragile dans son immense robe blanche, se prosternant avec son futur époux aux pieds du canapé, devant ses deux parents. Habillés de costume et d’une belle robe rouge, ils portaient tous les claquettes en plastique au pied. Indice d’un code de maison immuable, un code d’amour aussi. Le cœur serré de la maman voyant partir sa fille, l’émotion palpable du père qui ne voulait rien laisser paraître. Rituel taoiste répété de génération en génération. Plus tard, l’église, une cérémonie protestante. Le père parle en taiwanais, nous ne comprenons pas, sauf un mot, « faguo » : il nous avait inclus dans son discours devant l’assemblée, fier d’annoncer que deux français assistaient au mariage de sa fille. Gêne encore. Mais émotion. Un peu plus tard, toujours à l’église, Gillian s’adressant à ces parents, les remerciant et prononcant un « je t’aime » tremblant. Wǒ ài nǐ (我爱你) : les larmes jaillirent de mes yeux, inévitables, par-delà les mots inconnus, l’émotion universelle. L’amour maternel.

Quelques jours après, suivirent les réunions du nouvel an : le repas composé des 10 plats traditionnels, chaque plat ayant son rôle à jouer dans l’année à venir, bonheur, joie, chance, fortune. L’excursion familiale  à la montagne, peut être aussi motivée par notre présence : l’oncle-enfant sautillant dans la neige, souhaiter la bonne année à tous les passants (Xīnnián kuàilè, 新年快乐), les photos de groupe, de glissade, les poses immortelles, et les nouilles du pique-nique en bord de route. Il y eut encore tant d’autres choses, de minuscules instants, si précieux, si savoureux à nos yeux : les bonbons offerts, le jouet qui lance des gifles de crème à raser, les parties de Mah Jong animées et incompréhensibles malgré notre bonne volonté, les verres de vins et de whisky, les émissions télévisées, les fruits, les gâteaux de nouvel an…Et pour finir cette galette des rois, confectionnée dans la cuisine à l’extérieur donnant sur la rue. La quête de la pâte feuilletée dans le géant Carrefour, les amandes dans le mortier, la petite cousine de 4 ans trouvant la fève, la curiosité de nos hôtes et notre plaisir d’offrir un tout petit peu en retour. Manger, parler, rire, jouer. Se relier autour de ces verbes vitaux. Merci Gill, pour ces vies, pour ta vie, pour la Vie.


Lucas Wang, une histoire de casse-croûte

Nous rencontrons Lucas Wang sur notre route, en Turquie. Mois de juillet. Fetihye, la plage, les tapis sur les galets, la chicha dans les bars, le camping dans le jardin d’une maison d’hôtes.

Cette rencontre est une histoire de casse-croûte : c’est alléchés par un fumet de viande grillée aux saveurs asiatiques que nous avons fait connaissance. Lucas, entouré d’un coréen et d’un japonais, la triade, faisait cuire un morceau de viande dans le jardin. Lucas est cuistot d’un petit restaurant, son petit business comme il l’appelle, dans un quartier étudiant de Minxiong. Il fait de la nourriture de rue, rapide, pratique, rajoutant son petit secret, l’ingrédient qui attire le client. A Taiwan, ces petits restaurants, cantines, boui-boui, sont partout, chacun à sa spécialité, son truc, sa technique. Six mois après le steak taiwanais de Turquie, nous avons retrouvé Lucas à Taiwan et avons embarqué avec lui pour une croisière insulaire et culinaire. Trois jours en voiture dans le sud de l’île, nous arrêtant pour le déjeuner, le dîner, l’après-diner, le goûter, bref pour manger. Lucas s’est attaché à nous faire goûter la nourriture quotidienne, populaire, la locale et la fraîche. Il y eut les sashimis du fish market, tout frais, posés sur une assiette en plastique et une table du même plastique. Le saumon ne venait pas de Norvège cette fois, il était pêché presque sous nos yeux. Pour nous la sensation du saumon cru et fondant sur le palais fut comme la première gorgée de bière, un moment de grâce, de temps suspendu. Il y eut ensuite les soupes sucrées aux haricots, le lait de soja chaud avec du pain frit, les omelettes-crêpes du matin, les soupes de nouilles au bœuf, les fondues, les gâteaux de riz à la viande, les pommes rouges appelées « perles noires » gorgée de jus et rafraichissantes…Nous mangions, nous parlions, nous roulions. Il y eut cet arrêt pour contempler l’océan pacifique, sur le parking du 7eleven, refuge permanent du routier, de l’affamé de toute heure. Il y eut aussi cette bouteille de vin bue sur le toit-terrasse de l’hôtel, tard le soir, à l’heure où les langues se délient. Ce soir-là nous nous sommes confiés, nous nous sommes écoutés, et regardés. Lucas est  une rencontre sur le vif, on ne se connaît pas vraiment, mais on s’abreuve du lien, on l’engloutit sans se poser de questions, un lien simple et vital. La cuisine est un nœud reliant fondamental. Tout taiwanais qui passe la porte d’une maison entend toujours et avant tout cette question, « as-tu mangé suffisamment ? Veux-tu manger ? » Nous avons vérifié cet adage à de nombreuses reprises. Avec Lucas, cette phrase fut à elle seule l’occasion d’un voyage, de couchers de soleils et de promenades. Nous avons quitté Lucas aussi simplement que nous nous étions retrouvés, un au revoir bref, un débarquement rapide. Aujourd’hui je regrette un peu de ne pas avoir pris le temps de le remercier davantage ou d’avoir creusé un lien un peu plus profond, mais l’éphémère à cette qualité merveilleuse de cristalliser le temps, puis de s’oublier, sans douleurs, pour être mieux renouvelé. Comme un bon petit plat. Lucas Wang et nous, c’est décidément bien une histoire de casse-croûte.


Peter et Ernesto Gevara : L’expérience moto-mobile.

Olivier enfourche la Poderosa, appuie de toutes ses forces sur la pédale, une fois, deux fois…A la troisième fois il s’élance, saute, y met tout son poids…ça y’est elle vacille, elle respire, lentement, tranquillement. Je m’installe sur son dos, comme s’il s’agissait d’un animal délicat. Nous partons sur les routes sinueuses dans le bruit ronronnant du moteur.

La Poderosa, c’est la moto de Peter. Je l’ai baptisée ainsi, parce qu’il y avait un petit autocollant du Che collé sur son dos, et parce qu’elle semble vraiment avoir fait le tour de l’Amérique latine dans les années 50.

Peter a rencontré Olivier il y a 6 ans, au Japon. Ils ont gravi ensemble le mont Fuji. Nous le retrouvons à Taipei pour partager quelques moments : un musée, un repas, une promenade. Peter nous fait alors le plus beau cadeau en nous prêtant sa machine. Nous allons la chercher un matin chez un de ses amis, Olivier l’apprivoise un peu, fait le tour du quartier, hésite, enchaîne, et puis ça y’est, on s’adopte !  Elle part avec nous, nous partons avec elle, elle nous emmène, nous entraine hors de Taipei. Cette moto est à ce moment-là, beaucoup plus qu’un simple moyen de transport. Elle est la liberté incarnée. Elle arrive au moment où nous en avions le plus besoin. Notre mobilité était alors ralentie, elle stagnait entre deux consultations à l’hôpital, elle attendait, anxieuse, les résultats d’examens. C’est pour mieux attendre que nous nous sommes évadés, quelques jours. Il s’agissait d’une échappée, pour aérer notre esprit que les salles d’attentes aiment à malmener et étouffer de pensées sombres.

La Poderosa est sauvage, belle, indépendante et fière. Elle n’a pas peur d’annoncer sa présence haut et fort, à chaque virage, chaque sémaphore, elle ronronne avec force jusqu’à en faire vibrer nos squelettes. Une diva. La Poderosa est courageuse, malgré ses années, elle gravit les routes montagneuses sans rechigner, sans caler, alors que son propriétaire nous a avoué plus tard qu’il n’avait jamais osé la mener si loin. Elle passe. Toujours. Pour notre bonheur.

De retour à Taipei, nous l’avons gardé jusqu’à notre départ. C’est elle qui nous emmenait à l’hôpital, c’est elle qui nous a conduits encore pour quelques escapades, qui nous a aidé à attendre, attendre, attendre. Le temps s’était fait dévoreur, Chronos affamé, monstre effrayant. Avec la Poderosa, nous avons retrouvé notre lien au temps, celui qui transforme, celui qui crée, celui qui libère, l’avancée en pleine conscience.

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