« Voilà. Nous venons d’atteindre ce matin le bout de la Terre. Nous sommes en extrême amont ».

Alain Damasio, la Horde du Contrevent.

Dans La Horde du Contrevent, roman initiatique,  récit de voyage philosophique et futuro-poetico-fictif envoûtant, les personnages marchent contre le vent dans une quête ultime, découvrir l’extrême-amont, trouver l’origine du vent, voir le bout du monde connu. Ils se hissent à bout de leurs forces, luttent, dépassent toute terre connue et se rendent compte que leur paradis tant décrit dans les histoires n’existe pas. Au bout du monde, il n’y a rien qu’un vide. On ne peut que chuter, retomber en extrême-aval. Ainsi tout repose sur l’apprentissage durant les mois de marche, la volonté, la force du groupe, et les changements profonds qui s’opèrent dans les âmes de chacun. Arrivés à Taiwan, nous avons ressenti cette sensation de « bout du monde », car nous contemplions désormais l’océan pacifique, car la terre s’arrêtait, car de l’autre côté c’était l’Amérique. Nous avions atteint le point le plus à l’Est. A ce moment-là, que pensons-nous ? Pouvons-nous regarder en arrière, observer nos traces, nos pas, regarder la carte, et dérouler sur la table, ce fil conducteur construit par nous, cassé par endroits, ténu ou épais selon nos émotions et nos rencontres ?


Notre bout du monde

Taiwan est notre bout du monde : l’île est progressivement devenue la clé de voûte de notre cathédrale mentale et mobile.  Les bouts du monde sont divers : un village isolé en France, un paysage sans trace humaine, un lieu difficilement accessible dans les montagnes, une ville où personne ne parle anglais, une plage déserte après une forte pluie ou une forêt tropicale…Les bouts du monde n’ont pas de localisation rationnelle, on ne les indique sur aucune carte ni aucun système GPS. Les bouts du monde relèvent de notre géographie ressentie et subjective, de notre propre « carte » interne. Il est intéressant de repenser alors à l’histoire de la cartographie, qui fut d’abord reliée au domaine du rêve et de l’imaginaire, avant de devenir au XVIIIe siècle un objet scientifique, symétrique, reproduisant avec de plus en plus d’exactitude le monde, le plan d’une ville, jusqu’à être aujourd’hui dématérialisé et « intelligent ». Par exemple, sur une carte de Paris du XVIe siècle on retrouvait dessinés à la main les activités de la rue comme les marchands, les passants… Les rues n’étaient pas aux tailles exactes, la proportion était approximative, on ne représentait pas tout, elle n’était ainsi peut-être pas la plus efficace en terme de localisation. En revanche, elle l’était en terme de reliance, donnant une dimension affective, une atmosphère. J’imagine ainsi notre fil conducteur matérialisé par des petits traits sur un globe terrestre, des traces de pas et des flèches qui traversent les lignes formant les frontières, accompagné de petits dessins et de couleurs, un dessin d’explorateur encore ignorant de la rotondité de la terre, des latitudes et longitudes, une représentation en  ces trois dimensions : le vertical, l’horizontal, et le ressenti. La route vers l’Est s’est achevée : depuis notre premier jour, nous rêvions ce moment, nous pensions au « bout », et c’est la reliance qui nous y a conduits. A Taiwan nous étions attendus, nous avions rendez-vous. Nous relier. Les flèches de notre carte peuvent désormais  changer de sens, et c’est la route vers l’Ouest, le long retour chargé d’émotions et de fatigues qui sera désormais notre nouveau « bout du monde ». Etre arrivés au bout c’est revenir, c’est redevenir, c’est partir à nouveau.

Paris, plan de Bâle, 1552
Taiwan, Carnet de voyage

Shan, pour la vie

C’est au bout du monde que se rejoignent sensations, compréhensions, révélations. De Taiwan nous ne savions rien, nous n’avions que peu d’images ou de récit en tête : des grandes villes technologiques, une forte densité de population, des industries, un air de japon peut-être…Ces idées sans réel fondement furent balayées assez rapidement pour laisser à nos yeux la pure découverte d’une île agréable, étonnamment paisible, même dans la mégapole de Taipei, et surtout montagneuse. Montagneuse ! Du Nord au Sud, Taiwan est recouverte de sommets, de pics, de bosses, s’élevant parfois à une distance de quelques mètres à peine de l’océan, ou nichées au cœur même de la ville. Les montagnes ont jalonné notre chemin depuis le tout premier jour, et nous les retrouvions ici. Toutes différentes, des Alpes dolomitiques à l’Himalaya, les montagnes ont chaque fois été nos joies, nos cordes vibrantes, nos sources d’énergies fouillant nos tripes, touchant au cœur. Les montagnes transcendent et font comprendre. Elles s’élèvent et nous élèvent. Sur la carte lithosphérique du monde, Taiwan n’est pas très éloignée de la rencontre entre deux plaques terrestres, l’Eurasienne et la plaque des Philippines. Les forces mobiles subterrestres ont ainsi crée les montagnes taiwanaises.

Comme un écho à mon cœur palpitant là-bas, au pied du massif des Ecrins, j’ai senti le lien m’entourer, j’ai souhaité encrer cette boucle de mobilité infinie sur mon corps. Marquer le passage, marquer le lien, marquer pour mieux s’é-mouvoir. Les peuples nomades se déplaçaient pour comprendre, pour rencontrer, pour donner du sens, pour tracer, laisser trace. Plus qu’un signal, la trace est un lien. Il n’y a pas de trace sans désir de reliance. La trace fait sens, elle construit la mémoire.

Le tatouage est une mobilité de la trace, signe d’appartenance et d’émancipation, un ancrage/encrage contenant le voyage, l’é-motion, le désir d’éternité. On se tatoue en pensant : « ce sera pour toujours » un flux incessant d’encre sous la peau. Tout voyage est initiatique, monter l’escalier, se découvrir des possibles et relier les temps : passé, présent, avenir, les trois lignes verticales du shan. La montagne mobile et immobile symbolisée par un glyphe magique, montant et descendant, stable et instable. 山. Porter la montagne, en sentir le poids, savoir s’incliner pour elle et y trouver refuge. Protection. Amour maternel. En y insérant la portée signifiante chinoise : un soupçon de Confucianisme, la piété filiale. Ne pas oublier d’où l’on vient pour savoir où l’on va. C’est à Taiwan, où le langage s’écrit dans la plus belle partition, qu’un shan fut gravé sur ma colonne vertébrale, pour soutenir, pour ressentir. Se relier, dans la vie et l’après-vie. La montagne sur mon dos. Ici au bord du monde, de notre monde ressenti, partagé. Les pieds ancrés au sol, mon cœur perdu dans l’immensité.

« La seule trace qui vaille est celle qu’on se crée, à la pointe extrême de ce qu’on peut ».

Alain Damasio, la Horde du Contrevent.

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