C’est un morceau de l’Asie sud est que nous avons traversé légèrement, arrivant dans un monde flottant, débarquant dans un fleuve calme après la tempête. Comme la cuillère s’enfonce dans la mousse du cappuccino, nous avons franchi les portes ensoleillées de l’Asie du Sud Est. Heureux, soulagés, ayant soif de bonheur, de sourires, de gentillesse, de beauté simple. Sans grandiloquence. L’Asie Sud Est nous a offert tout cela, peut-être aussi car lorsqu’on rêve fort à quelque chose, ce quelque chose se produit. C’est là aussi qu’est le voyage, qui commence par l’esprit, qui se poursuit dans l’esprit et se termine, enjolivé dans la mémoire. Nous avons envie de raconter les pagodes dorées du Myanmar, les nourritures délicieuses du Viêtnam, les plages de Thaïlande, les chefs d’œuvres d’Angkor, les couleurs du Mékong, des rizières, des collines rougeoyantes, les féeries karstiques de Halong….Mais voici ici simplement, quatre moments de lieux. Quatre moments seulement, dans l’immense marée d’images, de sons, de mouvements. Quatre moments qui révèlent.

Chercher dans l’infime, et apercevoir dans un fragment, dans une coquille d’escargot, les piliers du monde vivant


Myanmar : de la papaye et une bénédiction

Un chemin de campagne, entre les rizières, les étangs et les villages paisibles des environs de Nyaung Shwe, la ville bordant le lac Tonle, au Myanmar. Ce matin-là nous voulions marcher, simplement marcher, tranquillement, en respirant. La marche est et restera notre mobilité préférée.

Les pieds ancrés au sol. Adhérence. Hésitations. Détours. Chemins de traverses. Sentiers. Passages.

Nous nous arrêtons devant l’entrée d’un monastère qui semble à l’abandon ; des herbes folles par endroit, des statues ébréchées, des murs fissurés, le lieu désert. Ne voyant pas comment le contourner, nous décidons d’en franchir l’enceinte. Une toute petite femme au crâne rasée, vêtue du traditionnel habit religieux rose et orange surgit quelques instants après et nous invite à entrer dans l’un des bâtiments. Nous la suivons timidement, nos corps encombrés de gêne et de curiosité. Nous pénétrons dans une petite pièce, entre le débarras et la chambre, où une seconde religieuse ainsi qu’un grand bonze à l’habit rouge sont assis. Ils sont silencieux et j’ai l’impression invraisemblable qu’ils nous attendaient. Nous nous installons à leurs côtés sur de fins coussins. Nous échangeons quelques mots, les femmes sont fières de nous présenter le grand bonze, un célèbre maître de la région, dispensant des enseignements de méditation à travers le pays. Il est immense et totalement paisible. Je contemple la sérénité même. Nous piquons avec un cure-dent des morceaux de papaye offerts à nous comme les offrandes au Bouddha. Le fruit est doux et très légèrement sucré, je le laisse fondre sur ma langue.

Je me sens soudain minuscule, moi dont la foi n’est à peine plus grande qu’une tête d’épingle. J’observe ces personnages religieux entièrement dévoués au monde spirituel avec dans mon esprit un gigantesque point d’interrogation. Qu’est-ce que ça fait de croire ? Qu’est-ce que c’est la religion ? Ces questions universelles m’assaillent entre deux bouchées de papaye que j’engloutis alors comme une affamée, peut-être pour combler ma vacuité spirituelle. Mais bientôt la vie terrestre et triviale refait surface, à la bonne heure ! Une véritable séance photo commence, orchestrée par la petite femme riant aux éclats : elle s’amuse comme une folle à nous disposer assis, debout, à genoux, à côté du bonze, puis avec elle-même, le selfie n’est pas loin ! Mais nous nous en tiendrons là, car une séance d’enseignement va commencer, dirigée par le maître. Nous jugeons le moment opportun pour faire nos adieux. C’était sans compter la main maigre de la religieuse rose-orangée s’agrippant à la mienne. Nous voici quelques secondes plus tard dans une pièce beaucoup plus vaste. Une cinquantaine de femmes assises se retournent à notre arrivée. Le rouge nous monte aux joues. Les difficultés du langage nous condamnent à l’ignorance. Que faisons-nous là ? Que doit-on faire ? Sourire ? Nous taire ? Dire bonjour ? Partir en courant ?  Le grand bonze est là, debout sur une estrade dominant toute la salle.  La petite femme nous fait inscrire nos noms sur un formulaire jaune empli de l’écriture ronde  des birmans et nous invite à glisser un petit billet dans une boite prévu à cet effet. Nous nous exécutons. Un peu plus tard, elle nous pousse vers l’estrade et nous traversons alors les rangées de femmes venues écouter l’enseignement du bonze, elles ont les yeux rivées sur nous, et nous sommes plus rouges que jamais. Nous posons nos deux mains sur le papier jaune contenant nos signatures et le bonze se met à déclamer  à voix forte. Nous ne comprenons pas les mots, mais nous ressentons. Toute l’assemblée répond d’une même voix, un mot inconnu. Le moment est scellé. Baptême, adoubement, bénédiction, moment rituel infime, battement de cœur plus fort.

Nous quittons les lieux sous les regards bienveillants des trois religieux et les « come back, come back, come back » de la plus petite aux yeux pétillants.  Une étonnante rencontre, fugitive et intense….En laissant le monastère derrière nous, l’émotion nous gagne. Et si le Myanmar était le lieu de l’illumination ?


Thaïlande : pluie et larmes

Le trajet fut interminable. Depuis Dawei le compte à rebours s’installe, égrenant les heures, les heures si longues de minibus – l’arrivée à 5h du matin – la traversée de la frontière en bateau – l’arrivée en Thaïlande – l’autre minibus  – et encore un autre – le deuxième bateau, et enfin Ko Samui. Pour la première fois depuis longtemps, j’attends. Les heures passent lentement, je m’impatiente, je regarde devant, quand, quand, quand arriverons-nous à destination ?

Plus que quelques kilomètres. Je sens mon cœur commencer à cogner un peu plus fort dans ma poitrine. Non. Stop. Pas encore, pas maintenant. Attends. C’est trop tôt. Un dernier trajet nous reste à faire. Nous devons rejoindre l’hôtel. Ce lieu écrit sur un mail il y a maintenant plusieurs mois. Nous louons un scooter. Nous y sommes presque. Tout se passe vite soudain. Trop vite. J’ai peur, après tout ce temps sans les voir, après les longs mails, les rares conversations sur Skype, après la distance toujours plus grande, nous allons nous revoir et j’ai peur. J’ai réussi à les quitter, et maintenant j’ai peur de les revoir, je pense aux petits enfants qui ne reconnaissent plus leurs parents après les vacances, je pense aux animaux farouches et sauvages après l’absence. La joie est si forte qu’elle en est terrifiante, vertigineuse. Au fond j’ai peur de moi, j’ai peur d’exploser, j’ai peur de couler, j’ai peur de mon cœur.

Nous arrivons dans l’obscurité. Mon esprit s’embrume, j’entends à peine la propriétaire des lieux m’indiquer la direction d’un restaurant, je lâche tout. J’oublie mes affaires, j’oublie mon sac dans un coin, mes pas s’accélèrent, mes yeux voient flou. Ils sont là. Une grande tablée. Ils discutent joyeusement. Ils ne m’ont pas vu. Pendant quelques secondes ils ne me voient pas, je les observe tous, très vite, je les reconnais tellement. C’est la première fois que je les vois vivre sans moi, pendant quelques secondes, tous là, sans moi. Il faut que je parle, il faut que je leur dise, mais aucun son ne sort de ma bouche, aucun geste. Un regard se lève, les yeux se rencontrent. Ça y’est. Nous nous sommes retrouvés.

Durant le séjour en Thaïlande de mes proches, il a énormément plu. La pluie sur Ko Samui, une île touristique un peu défigurée, un peu moins belle que les autres. Les rafales de pluie sur la plage de sable blanc et les cocotiers, et le froid. La famille, avec toutes ses ambivalences, l’amour même sous la pluie. Sans conditions.


Cambodge : la mobilité du Calao

« CALAO : nom masculin. Oiseau des forêts tropicales d’Afrique et d’Asie de la taille d’un faisan au bec énorme, recourbé et surmonté d’une ou de deux excroissances cornées ».

L’oiseau est gigantesque. Son bec monstrueux, ses yeux luisant, ses serres agrippées à la branche. Nous sommes si près de lui. Jamais auparavant je ne m’étais trouvée aussi près d’un oiseau, et d’un tel oiseau, sans cage, sans barrière, juste la nature environnante, la jungle sauvage. Il est là devant nous et nous contemple. Nous observe. C’est une drôle de sensation de se sentir observée par un oiseau. Il a une allure préhistorique. Nous lui lançons des morceaux de fruits qu’il rattrape avec son bec, le faisant claquer dans l’air, le bruit est magistral. L’oiseau ne s’envole pas, il se déplace de branches en branches, et elles tanguent et vibrent sous son poids. A chaque saut il réflechit longuement, jugeant la distance, la stabilité de la zone. A chaque saut nous retenons notre souffle, une petite pointe d’inquiétude nous envahit à l’idée que l’oiseau pourrait se « louper ». Enfin, il finit par déployer ses ailes un court instant. Il n’ira pas loin.  Ses longues plumes noires et blanches nous rappellent les costumes des tribus naga, chez lesquelles nous avons séjourné un mois plus tôt. L’oiseau est un symbole de l’Asie, moins célèbre que le toucan, le perroquet ou d’autres oiseaux exotiques et colorés, celui-là reste discret, mais il est surement le plus majestueux, le plus impressionnant, et, le plus intelligent. Cependant n’est-ce pas parce que nous avons appris à le connaître, le visitant plusieurs fois par jour, l’observant attentivement, que nous lui trouvons une intelligence humaine ? Les paroles de Saint-Exupéry résonnent dans ma tête : « le renard semblable à milles autres renards » devenant « unique au monde »…Bien sûr, c’est parce que nous développons un attachement, une émotion envers cet oiseau qu’il nous semble désormais doué d’intelligence humaine, c’est parce que nous nous attachons à lui. Jusqu’alors cet oiseau ainsi que tous ses semblable m’étaient étrangers, lointains, inaccessibles, des voyageurs libres, habitant le ciel que nous ne pouvons, nous humains, côtoyer aussi simplement. Le calao, ou great hornbill comme on le nomme ici, vient taquiner la botte de caoutchouc de l’éducateur, gardien, de l’homme qui le nourrit et le protège. Protégé dans son milieu naturel, il devrait pouvoir y vivre seul, retrouver son indépendance. Mais un problème d’ailes l’empêche de voler loin et longtemps. Il n’est jamais attaché et pourrait partir néanmoins, mais lui aussi semble avoir de l’attachement. Il reste. Il s’avance vers l’homme et le regarde. Puis regagne son arbre. L’oiseau n’a pas la mobilité qu’on attend d’un oiseau, il est lourd, immense, son bec l’encombre, il oscille dangereusement sur la branche. Sa mobilité à lui est également émotionnelle. Elle n’est pas lisse et fluide, elle n’est pas efficace et rapide, mais elle véhicule l’émotion.

Depuis notre séjour dans la jungle avec l’ONG Wildlife Alliance, dans la Wild life release station, un lieu pour réintégrer les animaux sauvages dans leurs habitats, nous ne regardons plus les animaux, et en particulier les oiseaux, de la même manière. Nous avons appris à les considérer, nous plaçant non pas en être supérieur mais en voisin d’une autre espèce. Et j’ai pour les calaos une tendresse particulière…


Viêtnam : quand le peuple du sud fait fondre la neige !

Viêtnam signifie littéralement « peuple du sud ». Nous sommes à Saigon, capitale du sud du pays. Saigon, la chaleur humide d’une ville bouillonnante et joyeuse. Il ne fait « qu’ »une trentaine de degrés : l’hiver est là, certains habitants ont revêtu leurs doudounes et leurs bonnets. Par 30 degrés.

La ville est bruyante, grouillante de tant et tant de scooters. Les visages sont vivants, les rides magnifiques des plus âgés, les yeux rieurs des enfants. Dans les rues, les couleurs rouges et jaunes sont partout, il règne une atmosphère de fête.

Aujourd’hui est un jour particulier : à 15h00 débute la finale de la coupe d’Asie de football, que le Viêtnam disputera contre l’Ouzbékistan. Elle est retransmise sur d’immenses écrans géants dans le grand boulevard Nguyen Hue, mais aussi dans chaque petite cantine de phở, chaque boutique de matériel électronique, chaque café, et l’on peut également la suivre depuis la pièce à vivre des habitants qui laissent toujours leurs portes grandes ouvertes.  La ville entière s’est habillée du drapeau rouge avec la grande étoile jaune qui trône en son centre. Pour la première fois depuis des décennies le Viêtnam se hisse sur le podium. Nous marchons dans les rues et rencontrons des groupes joyeux, des jeunes filles aux rubans rouge et or dans les cheveux…Les plus ardents supporters ont construit de gigantesques trophées en cartons, des banderoles, et la plupart des petits vendeurs de rue ont placé sur les étals des drapeaux et des stickers.  Devant une grande palissade d’où émerge le cou de puissantes grues, des ouvriers se sont fièrement installés, drapeaux dans les bras. Ils forment un orchestre improvisé extraordinaire ! L’un d’eux joue d’un étonnant instrument fait de plots de signalisation et de tuyaux de plastiques d’où sort un son, qu’on ne pourrait qualifier de mélodieux, mais digne de figurer dans les rangs de la plus festive et « sonore » des fanfares !

Dans cette métamorphose carnavalesque, dont ne nous ne sortirons par indemnes, nous parvenons au boulevard Nguyen Hue et contemplons les écrans et la foule immense assise par terre L’Oncle Hô qui domine l’avenue de son bronze luisant semble abandonné par son peuple d’ordinaire plutôt attaché à sa personne mais qui aujourd’hui lui tourne littéralement le dos ! Voilà la vieille figure patriarcale du communisme vaincue par un ballon rond !

En regardant l’écran, c’est la surprise : il n’y a un qu’un grand nuage blanc, ponctué de quelques taches, les joueurs, qui s’affrontent sous une véritable tempête de neige ! Le match se déroule en Chine, à une période de grand froid. Les équipes vietnamiennes portent des vestes matelassées, et luttent contre les flocons, distinguant à peine le ballon dans cet épais tapis blanc qu’est devenu le terrain de football. Quel étonnant spectacle, ces deux pays, opposés géographiquement et culturellement, en proie aux caprices de la météo, que fixe  un parterre rouge et jaune retenant son souffle ! Les vietnamiens sont si peu habitués à la neige, d’autant plus à Saigon, royaume de la chaleur suffocante et des pluies brûlantes de la mousson ! Les habitants regardent cette masse neigeuse à l’écran avec fascination et une certaine frayeur….

Les heures passent au rythme des exclamations, des sursauts, des soupirs et des cris de victoires. Le temps semble étrangement suspendu, et nous-mêmes attendons, sans nous en rendre compte, nous attendons un dénouement qui tarde à venir…

Plus tard, dans la nuit. Un carrefour. Une extraordinaire cacophonie de klaxons incessants. La foule est debout, debout sur les scooters, debout les enfants dans les camionnettes, debout brandissant les drapeaux, debout les bras levés, les mains tendues, les sourires aux lèvres. Soudain je me retrouve en pleine révolution communiste, le peuple est libéré des tyrans !

Rue Bo Vien. La rue de la fête, des bars et des restaurants de nuit. La rue des lumières. L’explosion de joie, incontrôlable, m’entraîne sur le pavé. Tout le monde danse. Je danse aussi, je porte le t-shirt rouge à étoile jaune, la musique résonne dans les poitrines et dans les verres de bière. La liesse populaire universelle. Soudain se laisser emporter par la foule. Une flamme qui réchauffe et qui remporte toutes les victoires Le peuple du sud danse dans le feu, dans la chaleur suffocante de Saigon, en regardant tomber la neige au loin..

Le Viêtnam a perdu le match, 2 à 1.

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