Nagaland, de plumes et de jeans !

Nagaland : on croirait le nom d’un pays inventé, il est en bonne place dans les pages enfantines décrivant le château fort lointain d’un héros, ou la demeure d’elfes, de magiciens, de dragons féroces…Et finalement cela n’en est pas si loin. Nagaland est une province à l’extrême est de l’Inde, difficilement accessible. Nagaland est une véritable surprise pour le visiteur de l’Inde, qui en pénétrant dans cette contrée se retrouve à 1000 lieux de la civilisation hindoue, tant dans les visages que dans les modes de vie. Isolé du reste de l’Inde, aux frontières du Bhoutan, du Myanmar et du Bangladesh, Nagaland est une bulle ethnique, chrétienne, tribale. 17 tribus réparties en petits villages parsemant les collines, autant de langages, réunis sous l’union Naga en 1963. La terre au Nagaland est bosselée de collines verdoyantes, les espaces ondulent, rebondissent et parmi ces structures tectoniques, des villages et une capitale perchée, Kohima. Les mobilités sont multiples : métissage des peuples et tectonique des plaques, croisement des croyances tribales et d’un christianisme à l’américaine, allers et retours entre passé et présent, entre les racines de la mémoire et les visions mondialistes contemporaines. Cette mobilité de culture est particulièrement frappante, en voici un exemple :

Lorsque nous arrivons au Nagaland, un grand festival annuel est sur le point de débuter, un festival ethnique, dédié aux 17 tribus, et qui prend le nom d’un oiseau majestueux de la région, le hornbill festival. Les plumes du great hornbill (calao bicorne en français), noires et blanches, ornent les coiffes et les costumes de chaque tribu, lien esthétique, symbole de puissance en raison de la taille imposante de cet oiseau au long bec. Durant 10 jours, les tribus se rejoignent au village de Kisama, et montrent leurs danses, leurs costumes, leurs chants, s’affrontent pour la fabrication du feu etc. La plupart des démonstrations est tournée vers l’agriculture, la terre est vénérée, sacrée, la terre est dansée.

Des bus amènent les tribus chaque matin à Kisama : vêtus de plumes, de colliers, de ceintures de tissus, de pagnes. Des lances ou des machettes à la main, les tribus posent le pied au sol en lançant les cris d’appartenance ; les Angami, les Chang, les Konyak, les Chakesang…

Comme dans les contes, avec la tombée de la nuit les décors se transforment…Les plumes laissent la place aux baskets, les pagnes sont abandonnés pour les jeans, les blousons, les t-shirts. Ce ne sont plus des lances mais des smartphones que brandissent les nagas, regroupés devant une scène en plein air. Les chants tribaux ont disparu. Un chant d’un tout autre style, se fait entendre par de puissantes enceintes : un gospel endiablé ! Des guitares électriques, une batterie et une silhouette aux longs cheveux lisses qui clame « Merry Christmas » ! Tout le monde reprend en chœur dans un anglais américain parfait le refrain « Go tell it on the mountain that Jesus Christ is born ! ». C’est sous le signe d’une autre communauté, les chrétiens, que les nagas terminent la soirée, à la lueur des smartphones qui filment dans le noir.

 

Un collier Angami !

Les nagas nous ont réchauffé le cœur par leur sourire et leurs yeux rieurs. Les nagas ont sauvé notre séjour indien qui nous avait laissés vidés, épuisés et abattus. Aujourd’hui, un mois et demi après avoir quitté le Nagaland, nous gardons un souvenir sur notre peau que nous ne quittons jamais. Quelques perles de couleurs autour du cou, un simple collier qui pourrait n’être qu’une babiole de voyage…

L’histoire de ces colliers, c’est celle de notre rencontre avec Kevi, appartenant à la tribu angami de Konoma. Nous rencontrons Kevi par la relation ordinaire touristes/locaux : nous cherchons un logement, après une nuit épouvantable dans un dortoir de 15, à dormir à même le sol. En raison du festival, quasiment tous les hôtels sont pleins…Par le bouche à oreille, nous prenons contact avec Kevi, proposant un homestay, à Kohima.

Kevi est un trésor caché, un coffret surprise, une étincelle dans la nuit. Nos rapports cordiaux se sont rapidement transformés : du dortoir, nous nous sommes vus soudainement proposer une des chambres de la famille ; les petits déjeuners nous étaient servis au pied du lit, le journal déposé à côté, et le soir un thé au gingembre nous était proposé ; nous avions l’impression d’être des amis, invités venus de loin qu’on bichonne avec soin. D’abord un peu gênés, nous avons ensuite pensé que c’était là le fonctionnement d’un homestay…Mais il y avait quelque chose de plus. Un sentiment grandissait, les échanges devenaient de plus en plus intimes, les sourires de plus en plus sincères. Kevi nous a emmenés en voiture dans son village d’origine, nous a conduit en divers endroits, s’est promené avec nous, nous a concocté un pique-nique dans son jardin-potager, un petit havre de paix à l’extrémité de la ville poussiéreuse de Kohima. Kevi nous a nourri le corps et le cœur, car nous la retrouvions chaque soir dans la cuisine, autour d’un petit feu brûlant dans un seau en métal et nous discutions. Nous discutions de la vie, de poésie, des musiques, des rencontres, des humains, des mots et des maux, elle dans son anglais parfait, moi dans mon anglais imparfait mais agité d’onomatopées divers et de mouvements de bras frénétiques, Olivier dans sa capacité à poser les bonnes questions, déstabilisantes parfois, mais dont l’issue se révèle souvent par un grand éclat de rire.

Kevi n’est pas seule. Autour d’elle, une petite communauté gravite : chef de troupe, elle héberge en ville des enfants qui l’aident à gérer le homestay, tandis qu’elle leur permet l’accès à l’école, souvent trop cher et trop loin des villages dans les montagnes. Ses sœurs sont là aussi, discrètes et malicieuses, et l’une d’elle nous enchante de son rire joyeux qui envahit l’espace ! Comme le noyau et ses électrons, le soleil et ses étoiles, ou bien l’arbre dans la forêt, Kevi brille et se glisse en douceur dans les rôles de Maman, d’amie, de manager, de business woman et de fleur bleue idéaliste.

Comme ils sont précieux, ces moments de transcendance, ces moments de basculement vers l’émotion, vers cette chaleur humaine, vers la vraie rencontre, celle qui marque l’âme et fait qu’on se souviendra. Longtemps. Lors de la dernière soirée dans la cuisine, Kevi nous offre solennellement ces deux colliers angami, ceux de son clan. Etrangement, nous avons alors la sensation de faire un pacte, d’entrer dans un cercle, comme ces enfants qui dans la cour de récréation à l’abri de regards deviennent les frères de sang, à la vie à la mort, ils jouent et sont sérieux. Nous nous faisons alors la promesse de les porter, de les garder sur nous. Aujourd’hui, à l’heure des mobilités fluides, rapides comme l’éclair, nous retrouvons le rituel, le temps du clan, le caractère tribal, une puissance originelle et sans âge.

Fétiche : « Objet, naturel ou façonné, considéré comme le support ou l’incarnation de puissances supra-humaines et, en tant que tel, doué de pouvoirs magiques dans certaines religions primitives »   (CNRTL)

Le pouvoir magique de ces colliers, c’est l’émotion. La mobilité première.

2 thoughts on “Inde : la mobilité en pays Naga”

  1. Quel émouvant et sensible témoignage ! Je n’ai aucune envie de le commenter plus longuement . Il est à vous !
    Mais photos et extraits sonores me font me demander si le fantôme de Christophe Colomb n’est pas venu au Nagaland avec ses « indiens » d’Amérique pour enfin découvrir ses Indes ….ou est- ce un clin d’oeil du dieu Mobilité ?

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