Le Népal nous a happé sans ménagement, sans conditions, sans pourparler. Sans la moindre hésitation, comme des enfants excités nous avons plongé dans un bain coloré et poussiéreux, secoués, bringuebalés dans des bus impitoyables.

Mobilité de la machine à laver : tambour tournoyant, bavant, éjectant la crasse par les fenêtres, mélangeant les couleurs, les odeurs, les sons, écrasant et tassant son contenu comme un accordéon compresse l’air entre ses soufflets.

Mobilité de la marche : l’Himalaya et le tourisme du trekking, ses colonies de marcheurs, petites grappes avançant dans les pentes, tels les premiers pas de fourmis hors du nid. L’Himalaya et les trajets des habitants marchant plusieurs heures quotidiennement pour aller à l’école, aux champs, au village, au temple, ou mener les troupeaux à travers les cols.

Il y aurait de quoi écrire des pages et des pages de romans de voyage avec ces mobilités-là, éprouvantes et grandioses par leur lenteur, aux antipodes de l’ «ultraglisse » à la tête du monde régnant. La machine à laver et le trekking se relient grâce à un merveilleux trait d’union. Un trait mobile lui aussi, se courbant, se redressant à ses extrémités, un croissant de lune, un hamac au soleil couchant, un pont suspendu dans la jungle. C’est le sourire du Népal qui nous transporte.

Voici trois sourires népalais que nous conservons dans des flacons, pour quelques gouttes de souvenirs à répandre sur l’oreiller avant le transport du dormeur.

Les rires de Saavina, Jeniss, Kushan :

nous nous sommes retrouvés après plusieurs heures de bus, et une heure de marche dans la forêt, au cœur d’un petit hameau de fermes nichées dans les collines. Nous passons une semaine en volontariat chez Kamal, le maître des lieux avec sa moto ronronnante, son air de chef de clan et son âme d’enfant Les enfants justement, gravitent autour de nous comme de joyeux et turbulents satellites. Cousins, grand frères, petites sœurs, nièces, il est inutile d’évoquer un classement familial, ils sont ensemble, ils jouent ensemble, soudés comme les branches d’un même arbre. Les enfants brisent immédiatement la glace en nous entraînant dans leur ronde joyeuse. A peine arrivés, nous les suivons à travers d’étroits chemins pentus, nous jouons, courons avec eux, ils rient de nous voir empêtrés dans nos membres, eux si agiles et vifs, habitués au terrain ! Saavina, 12 ans, la plus agée du groupe mène le jeu en riant aux éclats, grimpe aux arbres pour nous faire goûter d’étranges fruits, nous montre diverses plantes médicinales dans la jungle. Jeniss, 4 ans, véritable diablotin à ressorts fait les 400 coups, fouille dans nos affaires comme un écureuil en quête de noisettes nous fait enrager autant qu’il nous attendrit en nous regardant de ses deux amandes noires brillantes. Kushan est une version miniature de son père, bras croisés, chef de la meute. Les enfants nous intègrent à la famille instantanément. Notre appréhension et notre timidité face à l’inconnu, nous les effaçons rapidement grâce à eux. Le premier soir, dans la cuisine-salon faite de terre ocre, sur des tapis de paille, nous jouons à la lueur du foyer. Goma et Gobini, la mère et la grand-mère, s’activent autour du feu pour le repas. Elles rient. Le jeu consiste à faire deviner un animal en le mimant. Nous rampons, balançons nos bras, étirons le cou dans l’hilarité générale. Deux mondes et deux modes de vie différents, réunis par un fou-rire.


La poudre rouge sur le front :

Un jour comme un autre au village Dhungarhka, chez Kamal. Chacun a son activité quotidienne : couper du bois, niveler la terrasse, broyer les pieds de maïs pour les animaux, récolter les légumes…En début d’après-midi surgit soudain une explosion de couleurs. Nous nous retrouvons entourés de la famille au grand complet, chacun revêtu de ses plus beaux atours. Aujourd’hui nous célébrons Dashain, le festival de la victoire du bien sur le mal. Aujourd’hui les enfants reçoivent des habits neufs, chacun procède à une toilette minutieuse, avec un intense shampooinage en plein air, du maquillage et des bijoux pour les femmes, et des couleurs très vives. Les sourires sont radieux sur les visages, chaque membre de la famille se présente alors devant nous et nous pose le tikka sur le front, une sorte de mélange collant avec des grains de riz de couleur rouge sang. Ils glissent ensuite quelques brins d’herbe dans nos cheveux, et nous sourient intensément. De ces gestes mystérieux se dégage une émotion, une douceur, une chaleur limpide. Nous éprouvons un immense sentiment de gratitude et d’euphorie. Il n’y a pas de grande démonstration, de feu d’artifice ou de cadeaux, pas de musique, pas de splendeur tapageuse, simplement les sourires, les couleurs, les gestes doux et bienveillants. Notre tikka sur le front, nous nous sentons les plus riches et les plus heureux en cet instant. Le bien triomphe du mal, avec pour arme un sourire et quelques grains de riz collés, talisman invincible et protecteur.


Le sourire de Tanka :

Silencieux, agile, rapide, il marche devant nous, se retournant ou stoppant de temps à autre pour nous attendre. Il nous devance juste assez pour nous informer d’un terrain délicat ou d’un troupeau de mules à l’approche. Durant 20 jours nous avons marché dans l’Himalaya, passant de la jungle épaisse et chaude au glacier rocailleux, des villages agricoles aux monastères tibétains, de l’été à l’hiver, avec l’automne, magnifique transition colorée dans le paysage, les arbres, les feuilles, l’herbe. Durant 20 jours nous avons marché, pas après pas, jusqu’à frôler les montagnes les plus hautes, franchir la Passe, à 5106m d’altitude. Durant 20 jours, Tanka nous a guidés. Discret comme une ombre, il nous a accompagnés en silence, d’humeur toujours égale. Paisible et joyeuse. Plus les jours passaient, plus Tanka discutait avec nous, par petites phrases, il nous livrait quelques sentiments, des projets d’avenir, des noms, l’âge de son enfant, tandis que le froid devenait plus intense, que les rochers grossissaient et que les yaks devenaient plus nombreux que les humains. Dans nos esprits se trouve imprimé, gravé, photographié, le sourire de Tanka. Les mots, peu nombreux, ne sont pas essentiels, nous les avons oubliés, le sourire lui restera pour toujours. Tanka, notre soleil himalayen, le visage souriant du Népal tout entier.

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