La sérendipité était un mot qui, il y a encore quelques mois était inconnu à notre vocabulaire. Nous l’avons appris dans les lectures, nous l’avons rêvé dans nos vies sédentaires, et nous l’expérimentons dans notre séjour nomade, semé d’inconnu, d’imprévus, de découvertes. Comme ce blog qui évolue et dont le contenu n’est pas ce qu’on imaginait au départ, nous suivons un fil conducteur qui n’est jamais tout tracé, qui peut se rompre et se renouer, qui se délie et se relie. Ainsi nous pensions traverser l’Asie centrale et arriver en Chine, puis se diriger vers l’Asie  du sud-est puis du sud et finir en Inde. Sérendip en a décidé autrement ! Laissons-nous porter par les circonstances, et offrons une place à la sagacité accidentelle.

En Iran, les voies vers le nord et vers l’est nous furent bloquées : éprouver le passage de frontières…Et l’étanchéité de certaines…Le Turkménistan nous fermait ses portes durant plus d’un mois et nous ne pouvions attendre si longtemps en Iran. Le championnat d’Asie d’arts martiaux en était la cause. Il était organisé pour la première fois à Achgabat et aucun Visa n’était délivré pendant cette période. Il est ainsi des informations qui parviennent difficilement aux oreilles de la pieuvre Internet. Au nord, la voie était close. Nous ne pouvions plus continuer notre circuit soyeux vers la Chine, car nous avions un seul et unique impératif temporel ; être en Thaïlande à Noël 2017. Nous avons alors décidé de contourner la Chine et de continuer tout droit à l’Est, nous ferions le trajet à l’envers, finissant par la Chine et l’Asie centrale afin de revenir en Europe. Tout changeait, et l’Inde, objectif final, devenait soudain beaucoup plus proche !

Nos envies nous indiquaient de traverser le Pakistan, mais là aussi, elles furent freinées par la frontière. Il nous fallait un Visa, que nous ne pouvions obtenir à moins de retourner en France pour le faire. A l’Est, la voie était close.

Restait alors la voie aérienne, celle que nous voulions éviter. C’est ainsi que nous avons atterri à Dubai, sans jamais en avoir eu la moindre intention. D’Iran, nous avons pris un bateau traversant le golfe persique. De Dubai, nous trouverons un avion à moindre coût pour rejoindre le Népal. Un saut, une enjambée du Pakistan, un bond dans le temps.

Voilà un grand changement de programme auquel on ne s’attendait pas !

Dubai. Lieu étrange, lieu sans lieu, cité de l’argent et de la folie capitaliste, nous rebutait. Mais nous allions y passer 5 jours entiers en attendant notre vol. Et la sérendipité une fois de plus allait fonctionner à merveille. Nous avons été accueilli par une amie d’Olivier, laissant à notre disposition un grand appartement où elle vit avec sa fille de deux ans et la nounou, situé au 18eme étage d’une résidence au bord de la plage. A Dubai nous avons eu l’impression d’être partout et nulle part à la fois. Jamais nous n’avions vu une ville aussi cosmopolite ! Dans les rues, nous entendions absolument toutes les langues du monde, une véritable cité babélienne. Nous-mêmes étions logés dans une famille sénégalaise, partageant le plat du soir aux puissants épices, babillant avec la petite fille qui apprenait à parler toutes les langues en même temps, écoutant le petit garçon polonais au parc, la nounou en wolof, la maman en anglais et en français.

Nous nous sentions dans un espace-bulle : une parenthèse dans notre voyage, une pause dans laquelle tout est mêlé, tout est réuni sous le règne de l’argent et des centres commerciaux. Dubai est simple et confortable : on peut déambuler sans jamais souffrir de la chaleur pourtant intense, les rues sont parfumées, les rues sont sans tâches, les rues sont sous verres.  Il est possible de ne jamais sortir de chez soi car tout est livré, du moindre croissant à la fête d’anniversaire pour 10, de la lessive au changement d’une ampoule, il suffit d’appeler, de cliquer, et quelqu’un viendra faire toutes les tâches demandées. C’est compris dans la formule « vivre à Dubai ». A Dubai on mange ce qu’on veut, les supermarchés ont toutes les nourritures du monde pour convenir aux expatriés, exilés. On trouve les cornichons russes à côtés des soupes au masala, le camembert et le beurre breton, les olives grecques, le beurre de cacahuètes, les nouilles chinoises, le caffè ristretto. Autant de denrées que de langues parlées. C’est dire que nous nous sentions en pause quand, un matin, notre hôte nous a apporté du fromage, du beurre frais et une baguette qui semblait venir tout droit d’une boulangerie de quartier ! Etre hors du voyage, être dans un sas de décompression, un espace fait pour récupérer, pour se reposer du mouvement, en  retrouvant derrière les grandes baies vitrées d’un appartement, les habitudes françaises.

A Dubai on travaille. On est là pour quelques années et on amasse de l’argent, toujours plus, beaucoup, dans l’espoir de repartir un jour chez soi et construire son petit paradis terrestre. A Dubai ceux qui ne travaillent pas n’ont pas droit de cité, mis à part les touristes fortunés qui viennent y passer quelques jours. Dubai ressemble au paradis et à un piège infernal dans lesquels certains tombent, attrapés par l’appât du gain. Ils gagnent et dépensent. Des fortunes. Il est dur d’économiser à Dubai.

A l’ombre des plus hautes tours du monde, dans le frais des climatiseurs surpuissants, au pays des extravagances de riches (on peut effectivement faire du ski à Dubai…), nous voyons une mobilité ultra lisse, sans adhérence. Le métro est parfait, il glisse dans des tunnels vitrés au dessus des routes, il flotte au milieu des tours, il y fait bon, on aime s’y réfugier et regarder le monde par la bulle vitrée. Le métro de Dubai est à l’image de la ville, la perfection fluide. Mais la perfection a ses vices. A Dubai, Olivier termine l’ouvrage d’Aldous Huxley, le meilleur des mondes : il y voit quelques rapprochements avec la ville futuriste, ultra pratique dans laquelle nous évoluons. Coincidence, étranges similitudes, dangereuses ressemblances.

« La dictature parfaite: une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où, grâce la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l’amour de leur servitude »

(Citation extraite de l’ouvrage Le Meilleur des mondes.)

Qu’il est difficile de sortir du confort et de l’amusement, d’aller dans la « zone du dehors ». Et pourtant, à Dubai, on a réalisé, bien qu’amadoués et apaisés par tant  de facilités, qu’il fallait retourner dehors, fermer la parenthèse, que la vraie vie n’était pas dans un centre commercial, aussi géant et varié fut-il. Sur les chemins de Sérendip, Dubai fut un virage à 90°,  une bulle propice à la réflexion, un autre monde, qui aura nourri nos esprits (et nos estomacs en manque de fromage !), finalement une étape qui trouve sa place dans ce voyage.

2 thoughts on “Sur les chemins de Sérendip….Dubai !”

  1. magnifique récit
    très beau et très inspirant.
    la reflexion sur Dubai et sur  » l’emprissonnement » est tout à fait parfaite.
    vous lire me redonne l’envie de repartir pour une nouvelle marche….
    Continuez…

  2. Oui, un beau récit . A la manière des voyageurs d’autrefois, ceux qui découvraient terres et peuples inconnus . Bien sûr , tout ce que vous découvrez est connu et parcouru par des multitudes ….mais la sincérité de vos impressions et les fines « remarques philosophiques » jusque dans les petits détails sont un vrai regard neuf . C’est bien cela qui me fait vous envier ! Et cette photo ! Splendide illustration de votre témoignage !

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