La mobilité tapissière est ancestrale, la mobilité tapisso-volante est le rêve humain d’un transport ultra-fluide, agréable…En Iran les tapis sont partout, on en voit de tous les styles et chaque iranien possède son tapis, comme un bien précieux transmis de génération en génération.  Il y a aussi les tapis de prière, transportables, portés à l’épaule, dans le sac de voyage, glissé dans le tiroir de l’hôtel, et les tapis sur lequel on s’assoit dehors pour faire la sieste et boire du thé, on l’installe sur un terrain d’herbes, avec un peu d’ombre, peu importe le lieu, le tapis construit l’espace et crée un univers agréable et confortable. Ces tapis ne volent pas, et pourtant, une sensation flottante, ultra mouvante  leur est associée : un tapis de prière n’est-il pas le moyen de transport vers dieu ?  Les tapis ne sont-ils pas les maisons transportables des nomades ?

Dès que nous avons posé le pied en Iran, nous avons ressenti le besoin nous aussi de nous confectionner notre tapis, notre dedans du dehors, afin de pouvoir flotter en toute sérénité. Les tapis persans sont associés aux jardins : ils en étaient à l’origine des reproductions, avec le centre sacré et les motifs représentant la végétation. Ils sont un microcosme, le monde dans un espace clos, parfait et symbolique. (voir à ce propos les écrits de Michel Foucault concernant l’hétérotopie ). Les tapis sont alors vus comme un dehors et un dedans en même temps, ou plutôt « une bulle de sédentarité dans un flux de mobilité » (mythologie de la mobilité). Ils sont les repères d’une famille ou d’une ethnie de par les motifs qu’ils possèdent. Durant notre traversée du pays, nous avons évolué selon cette mobilité tapissière, de Tabriz ville du nord-ouest, à l’île d’Ormuz dans le golfe persique. Sans jamais en comprendre tous les aspects, sans jamais parvenir à s’immerger totalement dans une culture et un mode de vie bien différent du nôtre, nous avons peu à peu construit notre tapis « placentaire »

Faire tapis !

Tabriz fut notre première ville iranienne dans laquelle nous nous sommes posés quelques jours. Tabriz est la deuxième plus grande ville d’Iran, ce qui signifie pour nous de véritables bains de foules dans les rues et le bazar, également l’un des plus grands du pays. Pour la première fois depuis le début de notre voyage, nous avons ressenti un « choc culturel ». Chaque iranien nous dévisageait attentivement sans pudeur. Munis d’un énorme paquet de billets pour tout le séjour, les cartes visas n’ayant pas droit de cité en Iran, ayant  précipitamment troqué mes vêtements contre d’amples chemises trop grandes et un voile étouffant la nuque, nous nous sentions comme des éléphants dans un magasin de porcelaine, très voyants et maladroits. Impossible de marcher en ville sans passer inaperçus, on venait nous serrer la main, nous demander notre provenance, nous offrir de l’aide, nous étions emportés dans un flot de paroles et de visages. Désorientés. En tant que femme, ce changement était encore plus fort : je multipliais les gaffes, tendant la main aux hommes, m’adressant à eux alors qu’eux ne me prêtait aucun regards par « respect », en tout cas par habitude. Je m’emmêlais dans le voile trop chaud, je laissais voir mes mollets sans me rendre compte qu’il fallait à tout prix les cacher. Nous n’avions nulle espace de tranquillité, aucune bulle pour s’y réfugier, et c’est en vain que nous cherchions un café pour nous installer. Nous avons alors pensé au jeu de poker, avec notre tas d’argents en poche : nous avons décidé de faire tapis, prendre un risque, entrer en Iran tête baissée marchant sur un fil : « ça passe ou ça casse ! » Telles furent nos premières sensations à l’arrivée en Iran. Les tapis nous étaient alors étrangers, nous n’osions y poser nos pieds sans peur.

Au tapis !

A Téhéran, les transports nous mettent complètement KO. Si Tabriz nous avait semblé saturé, Téhéran est un niveau au- dessus : le métro en est une preuve impressionnante. Quel que soit l’heure de la journée, on peine à rentrer à l’intérieur sans être complètement compressés. Téhéran est immense. Pour rejoindre notre refuge, un bel appartement où nous sommes accueillis chez un hôte membre de l’association SERVAS, 1h30  à 2h00 sont nécessaires, au moyen du métro, du bus et de 25min de marche à pieds. Une expédition que nous effectuons rarement sans nous tromper.  Je me retrouve « au tapis » bien des fois, envoyée dans un compartiment spécial dans le métro et le bus, séparation que je prends d’abord avec colère et incompréhension. Je n’arrive toujours pas à prendre le train en marche. Nous avons cependant un cocon protecteur, l’appartement de Hussein, garni de beaux tapis colorés et confortables. Nous nous y réfugions et je rends sa liberté à ma nuque dès que la porte de l’immeuble est franchie.

Au tapis, certes, mais les repères commencent à se créer, et le besoin d’un tapis protecteur pour flotter au-dessus de la ville se fait désormais sentir. Il nous faut le trouver.

Tapis-jardin

Le tapis persan est un jardin, un petit monde à soi, un espace « placentaire », qui reproduit en miniature, les beautés du monde, les entrelacs de fleurs, la fontaine luxuriante. A Kashan nous avons visité un somptueux jardin persan, agrémenté de bassins et de petits ruisseaux.

A Kashan nous avons déambulé à travers de magnifiques caravansérails, immenses et chatoyants, toujours avec une petite fontaine chantante. La ville étant de taille plus humaine, nous pouvions nous y déplacer plus aisément, mais surtout, nous avons eu le bonheur de vivre quelques jours dans un véritable cocon persan, sur un tapis-jardin. A Kashan vivent Bahar et Mohsen : ils nous ont entourés de douceur comme des parents protecteurs. Et nous en avions besoin, car à Kashan toutes les ruelles ne sont pas bienveillantes, certains tapis se révèlent être glissants…Ainsi après un épisode agressif et violent dans une rue de Kashan, Bahar et Mohsen ont été présents pour nous, nous nourrissant à longueur de journée de douceurs sucrées et mielleuses, de lait chaud et de fruits secs, de musique envoûtante et de rires chaleureux. Ils nous ont offert le tapis idéal, celui qui fait flotter les cœurs en apesanteur, le rempart à nos peurs, le refuge à nos nerfs mis à l’épreuve, notre jardin d’épices et de saveurs, notre dedans du dehors.

Marchand de tapis !

Arrivés à Ispahan, ville fameuse des voyageurs. L’immense mosquée du vendredi agrémentée de tapis,  les parcs paisibles où dorment des silhouettes allongées sur un tapis à l’ombre d’un arbre, et les marchands de tapis à chaque coin de rue. Il est impossible de ne pas rencontrer l’un d’eux, et de ne pas se retrouver dans le sous-sol d’une boutique, assis sur un tabouret, un thé sucré à la main. Comme par un tour de passe-passe, nous basculons en un clin d’œil du dehors au-dedans, dans la caverne aux tapis, perdus et émerveillés à la fois. Avoir affaire aux marchands de tapis c’est jouer à l’équilibriste, rester sur son fil tant que possible ou finir par tomber sur un tapis moelleux et coloré. C’est un exercice véritable de pilotage, un savoir-parler, savoir-regarder, savoir-négocier. Nous avons appris à Ispahan, à garder notre équilibre, à tomber quelquefois mais de bon cœur, et aussi à ne jamais regarder en bas, à suivre le fil droit tendu de notre tapis de voyage. Les véritables marchands de tapis nous auront entraînés à mener le notre dans la belle Ispahan. Nous y avons appris également que les guides, marchands de tapis pédestres,  ne montrent pas toujours le meilleur chemin, comme ce fut le cas sur la colline du temple du feu, où le sentier indiqué n’était autre qu’un piège à péage.

Chemin vers le temple du Feu

Se tapir

Notre prochaine escale fut Yazd, une ville du désert. Une oasis de couleur sable, une bulle de fraîcheur dans un décor aride et rocheux. A Yazd, il faut se tapir derrière les murs de briques et de terre, se tapir dans le creux des cours ombragées, se tapir en sous-sol, et ne sortir qu’à certaines heures de la journée. Ces oasis, auberges et hôtels, sont tous des lieux enchanteurs qui nous transportent dans un monde lointain : le fameux exotisme généré par notre propre esprit (cf V. Ségalen, ou notre article St Lazare-La Villetertre). Au centre de la cour, le bruit de l’eau de la petite fontaine devient la plus belle mélodie, elle est la vie miroitante et rafraîchissante au sein d’un univers si sec, si hostile à nos corps d’eau. Les chambres à l’abri d’un soleil brûlant offrent la plus douce des pénombres et les puits de lumières apaisent nos yeux de l’aveuglante surface. Yazd est un savant asile de fraîcheur, rendu possible par les  majestueuses tours à vents, les badgirs, qui se hissent au sommet des maisons. Ville savante et de nombreuses fois millénaire, elle possède la science du vent  depuis toujours et le pouvoir de le capturer dans ces jolies cheminées ventilées. L’eau si rare, est canalisée en souterrain, le qanat, et génère une température parfaite dans les espaces. Lorsque le crépuscule avance, on peut alors grimper en haut des toits, et flotter au-dessus de la ville, baignée d’une lumière dorée et désormais inoffensive. A Yazd, se tapir n’est pas inconfortable ni effrayant, se tapir est apaisant, se tapir rend les soirées flottante et légères, au pays du désert.

Tapis, tapis rouge !

De Yazd nous sommes arrivés à Shiraz, dont le nom évoque en nous des histoires  de princesses d’orient, des parfums puissants et des épopées en tapis volant à la lueur des étoiles. De Shiraz nous retenons une immersion dans un bain de couleurs chatoyantes. La grande allée piétonne reliant différentes entrées du bazar tentaculaire n’a pas de tapis rouge mais c’est tout comme. Le bazar invite au voyage arc-en-ciel, nous voguons de  nuance en nuance, du chamarré au bigarré, du brillant au mat, plongeons entre les étoffes, les rubans, les fils de laine aux douces teintures de safran et de grenades. D’un simple glissement de notre tapis, flottant désormais avec aisance dans les rues iraniennes, nous côtoyons les arcs-en-ciel célestes inondant la mosquée Nasir al Mulk. 

Les tapis au sol, douceur rouge chaleureuse, nous appellent, et nous restons là de longues minutes, contemplant les fragments de lumières colorés flotter dans l’air, se mêler aux rayons de soleil, pénétrer dans la pièce aux voûtes couvertes de faïences multicolores. Le transport divin nous aurait presque emportés dans son prisme spirituel. A Shiraz, les sens se sont mêlés, les mobilités aussi ; notre tapis persan se révèle et s’épaissit.

Tapis nomades

Sorti de notre bulle colorée, nous sommes arrivés à Kerman, autre cité environnée de paysages arides et sableux, le désert des Kaluts. A Kerman, la population semble plus cosmopolite et plus colorée, mais toujours dans la discrétion ; on aperçoit sous le voile noire des femmes, des vêtements  pailletés, aux couleurs éclatantes. A Kerman se promènent des hommes en pantalons et tuniques larges, aux sourires contagieux, arborant des coiffures nuques longues des 70s. Ils ont l’allure nonchalante et balancée, ce sont des balush, ethnie située dans la région du balushestan, aux contreforts du Pakistan. A Kerman, nous sommes dépaysés dans notre dépaysement. Ces peuples originairement nomades donnent à la cité un aspect mobile, avec un tapis sous le bras ou dans le dos, leur maison et leur jardin. Sur un tapis nomade nous sommes partis voir le désert, dormir dans un oasis sous les dattiers, et revoir le désert au lever du jour, dans un silence assourdissant, une paix absolue. Seuls quelques grains de sable agités par les mouvements de nos pieds résonnaient dans l’immensité sablée et rocheuse. La mobilité d’un grain de sable est aussi la nôtre, microscopique sur la planète, dans l’univers incommensurable. Le désert nous montre l’envers et l’endroit, inverse nos pôles et nous perd : une mobilité de l’errance, une prise de conscience que le tout est le rien, que le rien est tout.

Contes et tapis volant

Nos pérégrinations tapissières se terminent dans le golfe persique, sur les îles de Queshm et d’Ormuz. Nous avons fait un véritable plongeon au pays des contes des milles et une nuits. Notre tapis s’est envolé pour de bon ! Nous avons quitté le continuent au port de Bandar-Abbas, ville collante, étouffante, ville dont le nom évoque un repère de pirates et de brigands…La petite île d’Ormuz est une des îles au trésor sur lesquelles  se retrouve Sindbad lors de ses voyages. Elle révèle un monde fantastique et fabuleux : des phoenix et des gargouilles sortent des rochers, l’eau se colore de rouge, des sommets blancs se dressent sous une chaleur torride, les sables brillent comme des diamants. Il y a des rivières jaunes, des cavernes aux merveilles dans lesquelles scintillent des cristaux, des rivières salées peuplées de petits crabes blancs qui disparaissent et apparaissent sur le sol comme par magie, des poissons dotés de pattes, des montagnes arc-en-ciel…Le tout sur 42 km2. « ce qu’il y a de plus remarquable dans ce lieu, c’est que les pierres de la montagne sont de cristal, de rubis ou d’autres pierres précieuses. On y voit aussi la source d’une espèce de poix ou de bitume qui coule dans la mer, que les poissons avalent et rendent ensuite changé en ambre gris, que les vagues rejettent sur la grève, qui en est couverte. » Cette description est celle de l’île sur laquelle échoue Sindbad lors de son 6eme voyage ; elle aurait tout à fait convenu à Ormuz. Comme Sindbad, nous avons eu du mal à en croire nos propres yeux, et en ces instants, nous étions hors du monde connu, sur une île imaginaire, flottante sur le golfe persique, île quasi-déserte, joyau perdu. Ormuz attira la convoitise des anglais, des ottomans, des portugais qui y laissèrent une forteresse. Aujourd’hui iranienne, elle achève notre séjour d’une façon bien particulière, elle n’y met pas un point final mais un point d’orgue, suspendu, résonnant, flottant sur les eaux avec l’intensité d’un orchestre en haleine, attendant le coup de baguette fatal. Perché sur notre tapis volant, les mains agrippées aux quatre coins, nous rêvons ces mondes aperçus, entre rêve et réalité, nous volons légèrement au-dessus de l’Iran.

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