Le bazar, le marché, le souk, est le cœur palpitant de l’Iran depuis des millénaires. Situé au centre des villes, relié à elles par des ruelles et des échappées, il constitue aussi à lui seul une petite ville, sanctuaire du commerce mais pas uniquement. Le bazar est comme la cité, mobile, mouvant, émouvant !

De Tabriz à Bandar-Abbas, nous avons chaque fois suivi les remous du bazar, oscillant entre mer d’huile et bourrasques déferlantes. La mobilité mercantile est peut-être la plus évidente : le flux d’argent qui va et vient comme les vagues sur la plage, vidant et remplissant les caisses, dans une danse de gestes répétés et fluides. Les doigts comptent les billets, 10 000 20 000, 30 000, on joue des billets comme on joue du piano, et les virtuoses montrent leur talent dans la rapidité du calcul, et la variation des gammes : 100 000 tommens en la majeur, 1000 000 rials en do mineur ! En Iran la monnaie a deux noms, et les commerçants manipulent les zéros avec l’adresse d’un jongleur. Au bazar, les prix ont leur numéro de voltige : ils s’envolent et chutent soudainement, sur une parole, un sourire, un pas de côté ou de l’autre. Les objets circulent de mains en mains, par dizaine, par centaine ils s’entassent dans les échoppes poussiéreuses ou rutilantes,  et certains s’évadent de la multitude et deviennent Uniques, dans un salon, sur un mur ou un tapis, dans un sac à main, parfois loin, très loin du bazar qui les a élevés sagement à attendre leur tour, dans la boutique en mouvement.


Sur ce fond de « money money money », d’autres mobilités s’entrelacent et se superposent. Il en est une essentielle et indissociable du bazar : la mobilité du chariot ! Ce dernier est le seul véhicule à roue, excepté quelques mobylettes intrépides, circulant entre les murs. Objet archaïque, le chariot se compose de quatre roues, d’une planche en bois et d’une armature de métal, et, élément indispensable, d’une barre pour le pousser ou le tirer, à travers le bazar.

Kerman

Etre conducteur de chariot nécessite l’implication du corps entier, courbé, plié sous le poids de la charge. On ne parle même plus d’adhérence ici mais de fusion totale avec l’environnement du bazar ! Porteur (mot peut être plus évocateur que conducteur) et visiteur se prêtent parfois à un jeu de contorsion habile pour glisser côte à côte sans se heurter dans les longs couloirs. A Téhéran nous avons pu assister à un gigantesque embouteillage de chariots formant un nœud inextricable. Un véritable casse-tête pour les porteurs tentant de se démêler !

Teheran

Le chariot transporte tout, tapis, objets, repas à livrer, cartons…Un jeu d’équilibre se crée lorsque le contenu s’élève de plusieurs mètres, transformant alors le transport en aventure périlleuse. Étrangement, les conducteurs des chariots sont presque tous des hommes âgés, voûtés, ou bien des enfants aux bras minces, comme un challenge supplémentaire à ce métier mobile harassant.


Le temps semble s’écouler différemment dans les bazars : on y rentre en pleine journée pour y sortir dans la nuit noire sans avoir vu le passage du crépuscule, sans s’être aperçu que les jeux d’ombres s’effaçaient pour faire place aux lumières scintillantes et clignotantes des échoppes.

La nuit dans le bazar de Yazd

En marchant dans les longues galeries, flux ayant leur propre temporalité, on peut, en s’écartant des lignes droites, accéder à de véritables bulles temporelles. Bulles cristallines ou dorées, les sérails et caravansérails sont des échappées, entre le dehors et le dedans, et surtout des havres de paix sur lesquels le temps n’a pas de prise. Grandes salles aux dômes raffinés, possédant des salons de thés grandioses, ou bien simples lieux de repos et de manœuvre pour les conducteurs de chariots, ils ont en commun cette fluidité du temps, un écoulement très lent, régulier, comme les fontaines qui alimentent chaque bassin présent dans ces espaces. A l’adhérence des corridors répond la glisse des sérails, bulles aquatiques pour un monde matériel.

caravansérail de Kashan
caravansérail de Kerman
Plafond de caravansérail à Kashan

Se promener dans le bazar est un voyage en soi : il faut apprivoiser la circulation, tenter de ne pas se perdre, c’est une rencontre avec un monde clos et multiple, délimité et incommensurable à la fois. Les marchandises servent de signalétique : en suivant les tapis on débouchera sur les cuivres, puis les bijoux, un virage à gauche nous amènera aux melons et aux pèches tandis que les boites vernies et les souliers de cuir nous orientent de l’autre côté. Cette organisation des objets par quartier est habituelle, mais elle peut soudain voler en éclat : les sous-vêtements voisinent alors avec les épices, les babouches discutent avec les casseroles et les jouets en plastiques sonores s’étalent sur les tissus colorés. Le classement n’existe plus.  Une même boutique peut tout contenir, et nous entrons alors dans un univers fractal : le bazar contient la boutique qui elle-même contient un microcosme de bazar, dans lequel un objet aux milles couleurs et formes est lui aussi, un bazar en miniature.

L’impression labyrinthique est totale lorsqu’on s’y rend un vendredi, journée de fermeture hebdomadaire.  A Tabriz, le bazar est l’un des plus anciens et des plus grands d’Iran et nous nous y sommes réellement perdus un vendredi. Les gigantesques couloirs déserts ne comportaient plus aucune marchandise, toute signalétique avait disparu, ainsi que toute présence humaine. Nous avancions à l’aveuglette, désorientés à chaque angle. Nous avons alors remarqué que les cloisons du bazar pouvaient bouger : de grands portails totalement invisibles en temps normal s’étaient refermés, condamnant l’accès à tout un morceau de ville, d’autres étaient encore entrouverts, mais plongés dans une profonde obscurité. Les jeux d’ombres et de lumières créaient des ouvertures en trompe l’œil, couloirs secrets, antres interdits, escaliers dérobés…Le bazar cache également des mosquées, des ateliers dans les étages, des bureaux ou encore des entrepôts réservés aux vendeurs.

Bazar de Tabriz un vendredi
Une entrée du Bazar de Yazd

Ces mobilités servent de support à celle de nos sens, tout entier mis en éveil dans les bazars. Nos corps sont transportés et les sens se mêlent dans une symphonie olfactive aux parfums colorés. Les odeurs sont puissantes : les épices bien sûr emportent tout, mais on trouve derrière elles, plus subtiles, les odeurs de savons, de fruits, de bois, abruptement coupées par celle du pétrole d’une mobylette, ou des poissons séchés. Odeurs de chicha sucrée, de ferraille, et de terre mouillée. Les saveurs sucrées excitent nos papilles, on ne peut marcher dans un bazar sans succomber une seule fois à la glace au jus de carottes, aux pates d’amandes et sésames variées, aux fruits séchés, à la cuillère de miel, à l’eau de rose fraîche…Les couleurs se mêlent au son dans un concert magistral : à Shiraz ce sont de vraies symphonies visuelles dans les ruelles, toutes les nuances de couleurs y sont représentées, tandis qu’à Yazd, nos yeux sont attirés par l’or, étincelant dans les vitrines des bijoutiers.  Sur ce spectre coloré, nous captons les déclamations de vendeurs perchés sur un tabouret, les bruits des tissus froissés, des chariots cahotants, des motos pétaradantes, des discussions autour des fontaines. Les artisans martelant le cuivre créent de ce tintement clair et régulier une véritable pulsation,  la mesure dirigeant tout l’orchestre. Téhéran, monstrueux bazar, est peut-être le plus sonore que nous ayons entendu. Ces mouvements sensoriels se complètent enfin  par des sensations tactiles contrastées : impossible de ne pas passer la main sur les tapis aux motifs sophistiqués. Tapis rugueux, cotonneux, duveteux, moelleux, rêches ou doux et lisses. Les tissus pailletés, perlés, les sacs de grains profonds qui chatouillent les doigts, les cuirs luisants, et les milliers de fils de laine comme des tas de spaghettis invitent au contact, au frottement, à la caresse.

La voix qui porte

Ces quelques aspects mobiles évoqués ici ont été éprouvés à Tabriz, Téhéran, Kashan, Isfahan, Yazd, Shiraz et Kerman, et  pourraient être déclinés à l’infini.

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