Les villes comme les rêves sont faites de désirs et de peurs même si le fil de leur discours est secret, leurs règles absurdes, leurs perspectives trompeuses. Et toute chose en cache une autre.

Cette phrase est issue des Villes Invisibles d’Italo Calvino, ouvrage inspirant et savoureux qui trouve des concordances avec notre fil conducteur. Italo Calvino crée un dialogue imaginaire entre Kubilai Khan et Marco Polo, ce dernier lui décrivant les villes de son empire. L’auteur dresse les portraits de villes imaginaires avec précision et humour, les reliant aux grands thèmes de l’humanité comme la mort, le désir, mais aussi les noms, les signes, la mémoire. Teintées de cynisme, ses descriptions montrent des villes-créatures, reflets des comportements humains dont l’aboutissement sera forcément destructeur. Géographie urbaine et absurde se mêlent, entrecoupée des interrogations du Khan, lui-même créateur de monstres. Par l’intermédiaire de Marco Polo, le Khan rêve les villes, l’imaginaire ayant en définitive plus d’importance qu’une description concrète.

Les villes d’Italo Calvino sont mouvantes ; certaines pourraient être déjà mortes, tandis que d’autres contiennent leur fin dans leur silhouette même. Renouvelées, remplacées, elles s’inscrivent dans un cercle infini, comme l’exprime ainsi Marco Polo « « cependant qu’à ton signal sire, la ville une et dernière dresse ses murs immaculés, moi je recueille les cendres des autres villes possibles qui disparaissent pour lui faire place et ne pourront plus jamais être reconstruites ni revenir dans les mémoires. »

En Turquie, nous avons exploré et rêvé quelques villes « invisibles », nous rappelant celles d’Italo Calvino : seule différence, ces villes existent ou ont bel et bien existé, ne laissant que des traces dans le monde contemporain. Ces traces forment aujourd’hui une ville sans ville, un mirage, une rumeur, un fantôme que nous souhaitons considérer non pas d’un aspect purement historique, mais comme objets contemporains : que veulent elles dire aujourd’hui ? Que suggèrent-elles chez l’observateur ?

Voici quelques exemples de cités invisibles, simplement observées et ressenties, on renverra le lecteur vers les encyclopédies ou les ouvrages historiques pour un contenu plus « scientifique ».


EPHESE/ colonnes-pavés-morceaux

Colonnes. Se dressant au milieu des ruines. La solitude d’une colonne rescapée du temps, encore debout mais devenue inutile, elle garde son chapiteau comme un vestige de son passé glorieux, du temps où elle soutenait, portait, hissait fièrement la maison, la bibliothèque, les thermes ou la basilique. Colonnes aujourd’hui éparses, amputées, mais toujours fières. Les approcher signifie se confronter aux puissances marbrées. Les chapiteaux s’enroulent à leur sommet comme des couronnes colossales. Les colonnes d’Ephèse racontent la richesse d’une ville, l’opulence, le pouvoir de l’argent. Colossales colonnes colonisant les collines.

Pavés. Sur le sol, la ville est là, vécue par les milliers et les milliers de pas qui l’ont foulée, pas rapide et régulier, pas flâneur et paresseux, pas boiteux, pas secret, pas dominant, petits pas. Les pavés orientent et organisent la marche. Depuis l’Antiquité, ils demeurent et supportent encore et encore des milliers de pieds, de chaussures, de pas cosmopolites. Les rues sont luisantes et larges à Ephèse. Les habitants des temps passés ont un fragment d’âme piégée dans ces pavés, un instant précis de leur vie s’est cristallisé sur le sol, faisant briller le pavé encore un peu plus. A Ephèse il faut rester sur le pavé pour sentir la ville.

Morceaux. Ephèse comme un miroir brisé dont les fragments étincèlent au soleil, reflétant le ciel, la chaleur, les odeurs, les sons, les ombres… Ephèse comme un puzzle monochrome, blanc-grisé, où les pièces classées par formes, attendent sagement au sol qu’on vienne les assembler. Ephèse comme un manuel d’architecture, aux noms étranges et sophistiqués comme des formules cabalistiques : architrave, entablement, oves, métopes, stoa , stylobate, balteus, mascaron, mutule, triglyphe, péribole..à en donner le tournis. Les morceaux de la ville se regardent de tant de façons…


HIERAPOLIS/ La mort est un théâtre

Pamukkale, le château de coton immaculé aux douces eaux claires et chaudes si accueillantes, cache derrière ses blanches falaises, le site antique de Hiérapolis. Le blanc manteau de calcium s’oppose à l’orangé des pierres. Des petites maisons rectangulaires surgissent de terre : elles ont un toit à double pente, une entrée monumentale avec parfois quelques marches. Cette Hiérapolis là est la ville des morts, la nécropole installée derrière les portes de la cité. D’aspect quasi intacte, la nécropole se fait passer pour ville des vivants, tandis que de l’autre côté des portes, ne règne que ruines, poussières, désert de pierres éparses. Ville des morts et ville des vivants ce sont inversées, les morts sont toujours là dans leur demeure de pierre, les vivants sont évanouis à jamais. Comme un curieux hasard, le deuxième élément intact de Hiérapolis est un majestueux théâtre qui a même gardé son mur de scène. Pour le voir il faut traverser la cité déserte en ligne droite et se hisser au sommet d’une petite butte. Nécropole et théâtre se regardent maintenant directement….La divine comédie se joue là tous les jours, lorsque les morts sortent de leur maison pour aller jouer à la vie sur scène, lorsque le théâtre s’anime à nouveau et joue à la mort dans les tragédies et les épopées sanglantes qui font frissonner des spectateurs fantômes…




KIRIS/ infernal paradis

Sur la côte sud, non loin d’Antalya, se trouve une ville étrange…C’est en marchant dans une forêt étouffante que nous y sommes parvenus, intrigués. La mer bleue et les arbres nous ont laissé apercevoir depuis les hauteurs de la forêt, une bulle urbaine d’allure géométrique. Nous y pénétrons assoiffés, à la recherche d’une boisson salvatrice…Mais la ville semble déserte, nous ne voyons passer que de sombres vans privés aux vitres teintées. Plus tard, nous comprenons que Kiris est une ville sans âme, invisible car elle pourrait se trouver partout et nulle part. Personne ne l’habite vraiment, on y travaille où on y demeure sans rien faire pendant quelques jours, quelques semaines tout au plus. A Kiris il se passe des choses étranges et contradictoires : on ne parle pas le turc mais le russe, on ne paye pas en lira mais en dollar, Ceux qui y  demeurent parlent russe, et achètent avec des dollars de gros manteaux de fourrures, par 40°C. Ceux qui y demeurent effectuent quotidiennement les mêmes inactivités : aller sur le transat de la plage, puis sur le transat de l’aquapark, puis au restaurant climatisé, puis au bar à cocktail, puis dans la chambre climatisée. Ils recommencent ainsi chaque jour, en variant parfois l’ordre. Ceux qui y travaillent restent dans l’ombre, derrière des comptoirs débordants de bibelots brillants. Ils sont aussi discrets que possible et attendent patiemment le moment où ils pourront partir de Kiris et regagner leur vraie ville, où l’on parle turc et où l’on peut acheter des fruits avec des lira. Nous aussi nous voulions repartir de Kiris…Mais les transports publics sont rares. Il nous aura fallu plusieurs heures pour en trouver. A Kiris, les bâtiments sont grands et lisses, les portails monumentaux se dressent sur la route comme des entrées de forteresses sur lesquelles règne le dieu Dollar. Les bars sont trop propres, les plages forment de grands rectangles uniformes contenant des centaines de petites cases bleues : une case pour chaque habitant. A Kiris, il y a un grand singe gris enfermé dans une cage à oiseaux : il amuse les habitants temporaires, et attend que l’un d’eux se plaise à l’acheter..Il jouera alors avec, le temps de son séjour, puis l’abandonnera surement à lui-même, dans un endroit quelconque. Ce singe exposé avec les bouteilles de coca-cola et les manteaux de fourrure est le symptôme de cette ville fantomatique, elle-même cage dorée pour des individus désireux d’oublier leurs villes réelle pour un paradis artificiel sans relief, sans saveur, sans surprise.


GOREME/ monts sableux

Les Cappadoces, pays des monts sableux, chapeaux, champignons, tours pointues, cavernes perchées…Il y a ici une atmosphère extra-terrienne. Goreme, la grande ville, cache derrière elle une cité depuis longtemps désertée. Pourtant il s’y dégage des présences. Un monde de silhouettes, de formes, d’ombres se dessine dans la chaleur de l’air. En observant l’horizon, on aperçoit des creux, niches plongées dans l’obscurité, fentes incisées dans la roche. En se rapprochant, d’autres formes apparaissent : voûtes, pilier, fenêtres, arcs, escaliers…Des croix sont dessinées sur les parois, des fresques colorées se révèlent au fur et à mesure que les yeux aveuglés de soleil brûlant s’habituent à l’obscurité des cavernes. La vie en communauté se déroulait ici dans ces montagnes sableuses, creusées pour y faire des églises, des refectoires, des dortoirs, des chapelles. Cité des moines et des prêtres des premiers temps du christianisme en Turquie. Autrefois. Aujourd’hui les roches sont les seules réelles habitantes de la ville ; elles la contienne et l’occupe, en sont les enveloppes et les cœurs battants. Les creux et les bosses respirent et parfois on entend leur chant, crée par le vent s’engouffrant dans les pièces, les entailles, les tours. Les habités sont devenus habitants.


DERINKUYU/  la cité de l’ombre

Habiter dans un puits profond. Descendre les escaliers. Avancer en courbant la nuque, creuser jusqu’au fond. Aller chercher l’oxygène par de petites cheminées-goulottes. Coller sa tête à la cheminée pour sentir l’air, le respirer. Des générations se sont cachées à Derinkuyu : hittites, phrygiens, byzantins. S’engouffrer dans les couloirs sombres, dévaler, tomber. Se réfugier, s’entasser dans les profondeurs. Avoir peur. Peur de la lumière qui trahit, peur de l’obscurité qui engloutit, peur de disparaître à jamais dans ce labyrinthe abyssal. S’enfoncer, 200 pieds sous terre. Les ombres sont si denses à Derinkuyu ! Les rues tunnels sont de plus en plus étroites, les corps malaisés se plient, s’affaissent, s’agenouillent. Les ombres envahissent chaque angle et nouent les gorges. Comment s’habituer à cette opacité ? Ils étaient jusqu’à 20 000 à vivre dans ces boyaux, loin du ciel. Les touristes aujourd’hui s’y entassent, pressés par les guides au planning serré. On étouffe, on se colle. Les ombres racontent encore les peurs et les angoisses. Il a fallu sortir. Vite. Suivre la lumière. Sauvés.


HATTUSA/ rois et dieux

Il était un roi, il était une ville, il était un royaume à jamais oublié….Il est une muraille gigantesque : les pierres de la taille d’une petite maison posées l’une par-dessus l’autre, forment un rempart pyramidal touchant le bleu du ciel. Il est une entrée au pied de la muraille, un tunnel, qui traverse la pierre et débouche dans les collines escarpées. Deux sphinx gardent l’ouverture. Majestueux. Ces gardiens silencieux s’animent parfois la nuit et font entendre un grondement sourd, tonnerre issu des entrailles de la terre. Les gardiens de la porte sud-ouest, deux lions, leur répondent par ce même grondement minéral. Il est un édifice au cœur de la cité, confondu avec la montagne : la roche dissimule des murs, des toits, des marches, l’homme passant devant pense qu’il s’agit simplement d’un gros rocher et n’y voit aucune trace d’habitation. Il est une porte, au nord, comportant de grandes inscriptions en hiéroglyphe, et le profil d’un monarque divin. Par cette porte on accède à l’autre-monde, le monde souterrain des morts.  Il était une cité de rois et de dieux, les rois devenant dieux, les dieux guidant les rois. Il était Hattusa au centre de la Turquie, capitale du mystérieux peuple hittite effacé par les civilisations grecques et égyptiennes.

2 thoughts on “Turquie : les villes invisibles”

  1. Villes invisibles mais peuplées de tant de noms, de langues. Ne sont-elles pas le lieu d’un autre voyage, immobile, dans le temps et dans l’âme. Proust parle de ces vieilles pierres qu’il suffit de caresser, de la main ou du regard pour qu’elles nous racontent doucement ce qu’elles ont vu et « entendu » au cours des siècles.
    Salut à Heraclite d’Ephese!

    1. Les « images » d’EPHESE, les beaux textes qui les accompagnent et la petite phrase d’Italo Calvino  » Et toute chose en cache une autre  » viennent frapper à ma porte ….Voilà quelques mots d’une chanson italienne :
       » Che si racontava le orme di Paestum sulle loro colonne consumate dal tempo …. »

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