Dilijan, Getapnya street immeuble 68, appartement n°9. Nous avons réservé l’appartement  pour deux jours sur « booking ». Edgar nous attend pour nous donner les clés. Il nous informe que nous sommes les premiers locataires des lieux, l’annonce ayant à peine deux jours. L’appartement est celui de sa grand-mère qui est morte. Cette lettre lui est adressée.

Dilijan, le 16 août 2017,

Chère Nushik,

Nous avons franchi le seuil de votre porte, nous sommes entrés dans votre intimité, et y avons déposé nos sacs de voyage. Nous avons fait timidement le tour du petit deux pièces, en marchand doucement. J’espère que nous ne vous dérangerons pas. Votre petit fils à l’air très gentil, vous deviez l’aimer beaucoup. En entrant chez vous nous avons respiré une autre époque, l’atmosphère semblait différente. L’émotion nous a envahis…Quelle était votre vie Nushik, dans cette Arménie douce et mélancolique ? Dans ces collines, ces forêts que nous voyons par la fenêtre ? J’ai le sentiment que votre existence était solitaire durant ces dernières années. Solitaire et silencieuse souvent, excepté le son du poste de télévision installé sur une petite table à napperon dans le salon.

Les murs jaunis, la longue fissure au plafond, les morceaux de plâtre blancs, les fils électriques noircis racontent les années passées, les joies et les peines, l’ennui et l’attente, les conversations et peut être les chansons, entonnées dans la cuisine, pendant la préparation des repas familiaux. Vos enfants, vos petits-enfants venaient alors vous voir, et les voix emplissaient l’espace. Nous sommes émus, Nushik, émus comme jamais de vous rencontrer ici, car même si vous n’êtes plus, l’appartement dévoile une partie de votre histoire que nous découvrons minute après minute. Nous avons suivi sur le plancher usé le chemin que vous empruntiez, toujours le même, du sombre vestibule d’entrée à la cuisine, en passant dans le salon, près de la banquette aux ressorts fatigués. Vos pas ont blanchi le sol au fur et à mesure des années, nous vous imaginons marcher lentement jusqu’à la porte d’entrée, recevoir le courrier, parler à la voisine, rentrer avec les courses, le souffle court après l’ascension des 4 étages. Les traces de vos pas nous conduisent ensuite dans la toute petite chambre, entre la cuisine et la salle à manger, cloisonnée par de larges vitres. Comme nous aimons cette petite pièce au lit rose dans lequel nous nous enfonçons profondément ! Etait-ce votre lit ? Où bien était-ce celui qui se trouve dans le salon, près du couloir de l’entrée ? Celui-là était-il celui des invités, de vos petits enfants ? Ou simplement un autre lit, dans lequel il vous arrivait parfois de vous endormir, la télévision allumée diffusant son programme routinier pendant que votre respiration devenait régulière et profonde…

Chère Nushik, comme nous aimerions vous parler, assis à table dans la salle à manger, en buvant une tasse de café ou de thé brûlant. Cette pièce est baignée de lumière, une lumière blanche et claire comme le ciel : nous nous sentons bien ici, à l’abri tout en pouvant contempler le paysage à travers les nombreuses fenêtres. Je regarde l’armoire vitrée qui contient bien alignés les livres de la maison : quels étaient vos préférés ? Y avez-vous griffonné des notes, souligné des passages ? Certains sont en russe, d’autres en arménien. Ma curiosité m’a poussé à caresser les dos des livres de mes doigts, et j’ai trouvé ce petit tas de photos entre deux ouvrages. Votre famille est belle Nushik, mon cœur se serre en voyant les fiers visages de jeunes hommes, les soldats soviétiques, les photos de classe, un groupe d’homme devant le monastère, et cette minuscule photo d’identité pliée, qui me laisse penser que c’est vous. Des souvenirs lointains, certains peut être douloureux, les pertes subies, la guerre, la vie rude ne semble pas vous avoir épargné. Il y a une photo déchirée en deux, l’autre partie manque….Je n’irai pas jusqu’à vous en demander la raison, promis je vais remettre les photos à leur place, les livres continueront à garder les secrets, dans cette petite armoire vitrée.

Nous sommes étrangères l’une à l’autre, pourtant si vous saviez comme certains détails  m’évoquent ma grand-mère…Le meuble de cuisine en formica est le même, les ustensiles lourds et rouillés dans les tiroirs, dont certains aujourd’hui trop désuets sont devenus inutiles ; et puis les verres en cristal et les soucoupes dans la vitrine du salon, celle qui tremble et vacille si l’on s’approche trop près ! Et l’horloge carrée, le ronronnement du vieux frigidaire, le chausse-pied accroché au porte-manteau de l’entrée…Chaque petit détail accroche mon regard.

Merci Nushik, pour tout cela, pour l’émotion que vous nous procurez aujourd’hui. En bas de l’immeuble, nous regardons les enfants jouer au ballon et les hommes jouer aux cartes dans les cabanes en ferraille sur le bord de la route. Nous achetons du melon au marchand, nous regardons le coiffeur s’occuper de ses clients dans la petite pièce sombre du rez-de-chaussée. La vie continue de se dérouler doucement, tout comme la rivière qui longe votre rue. Nous respirons l’air frais et nous pensons à vous, désormais partie dans une autre dimension. Avant de quitter votre maison, nous prendrons le temps de regarder une dernière fois les quatre cadres accrochés au mur du salon. Ce sont les uniques « décorations » laissées ici. Les murs révèlent d’autres cadres qui ont été enlevés, mais pas ces 4 là. Des fleurs minutieuses et colorées sur fond noir, un paysage avec un monastère et une rivière, un arbre, brodés par vos soins, avec patience. Plus émouvantes qu’une œuvre de musée, ces broderies contiennent vos gestes précis et agiles, nous imaginons vos doigts tendre les fils, tenir l’aiguille, piquer, repasser, répéter ces mouvements habiles jusqu’à la satisfaction du résultat final. Traces tangibles, vibrantes, qui nous plongent dans une immense nostalgie. J’ai l’impression désormais de vous connaître un tout petit peu, et j’emporte avec moi un fragment de souvenir, un parfum, une image.

Merci.

Bien à vous,

Marie-Emilie et Olivier.

 

PS : Edgar, votre petit-fils ne vous oublie pas. Sur internet, l’appartement apparaît sous le nom « Maison des broderies ». La vôtre, à jamais.

 

Quelques jours après, nous étions invités au mariage de Lilit, sa petite fille, sœur d’Edgar…Après avoir rêvé dans l’appartement de Nushik, le rêve a pris consistance à Yerevan. Nous nous sommes sentis comme faisant parti de la famille, touchés au cœur par tant de bienveillance et de générosité humaine. Un nouveau cap franchi dans la mobilité reliante, reliant rêve et réalité. Magique.