« Ramsès, Grand Roi, Roi d’Égypte, est en bonne paix et bonne amitié avec [Hattusili], Grand Roi du Hatti. Les fils de Ramsès-aimé-d’Amon, [Grand Roi], Roi d’Égypte, seront en paix et [en fraternité avec] les fils de Hattusili, Grand Roi, Roi du Hatti, pour toujours. Et ils resteront dans les mêmes relations de fraternité [et de] paix comme nous, ainsi l’Égypte et le Hatti seront en paix et en fraternité comme nous pour toujours. Ramsès-aimé-d’Amon, Grand Roi, Roi d’Égypte, n’ouvrira pas à l’avenir d’hostilités contre le Hatti pour y prendre quoi que ce soit, et Hattusili, Grand Roi, Roi du Hatti, n’ouvrira pas à l’avenir d’hostilités contre l’Égypte pour y prendre quoi que ce soit. »

Traité entre Ramsès II et Hattusili III, version de Ramsès II retrouvée à Hattusa.

Cette citation se retrouve à l’entrée de la ville de Bogazkalé, en référence au passé hittite de la région et de sa capitale Hattusa, aujourd’hui site archéologique. La paix et la fraternité entre deux peuples différents, une trève de l’Egypte et du royaume hittite qui déclarent désormais « s’aimer pour toujours », trouve sa place en introduction de ce portrait-rencontre insolite. Des identités opposées se sont réunies durant quelques heures, dans une grande confusion lexicale : les regards, les sourires, les actions ont joué le rôle d’unificateur, avec à l’horizon surtout une curiosité de découvrir l’autre !

Bogazkalé est un village niché dans les collines vertes et jaunes, jouxtant le site de Hattusa. La curiosité nous a menés ici, l’envie de découvrir cette civilisation disparue, qui n’était alors pour moi qu’une UE (Unité d’Enseignement) étrange dispensée à l’université par mon professeur de grec, qui peinait à trouver des élèves. Un cours poussiéreux qui comme pour la plupart, ne m’avait pas attirée. Mais les hittites étaient désormais à quelques pas, il fallait en savoir plus ! Après avoir rejoint la ville de Yozgat, nous avons gagné Bogazkalé en stop, partageant  sièges arrières d’une famille nombreuse, chips et cigarettes avec Hassan, et même boisson offerte sur la route par  un épicier du doux nom d’Erdogan.

Alors que nous arpentons les rues du village, les regards se posent sur nous, amusés, chacun désirant connaître notre origine, notre trajet, des habitants curieux et chaleureux que nous avons salués, jusqu’à cette petite boutique de boisson au bord de la route. C’est ici que Yakup travaille : il nous interpelle. Quelques instants plus tard nous discutons tous les trois assis sur un banc. La conversation est curieuse, Yakup commence chaque phrase par le même mot dont nous ignorons le sens mais qui se répète tant et tant que nous finirons par l’adopter nous aussi, comme un mot de passe. Histoire de notre voyage, notre vie à Paris, la sienne, Hattusa, la France, Strasbourg où quelques une de ses « relations » vivent, nos familles, nos âges…L’extrait ci-dessous donne un aperçu de nos mots échangés et du fameux mot de passe (à retrouver !). Nos derniers éclats de rire traduisent la grimace de Yakup à notre réponse.

Dans ces instants, nous perdons notre latin, lui son turc et l’anglais flotte au milieu comme une vague bouée de sauvetage à laquelle nous tentons de nous accrocher. C’est finalement une sorte de nouveau langage qui s’instaure au fur et à mesure de nos efforts pour se faire comprendre…Et ce n’est que le début de ce voyage babélien ! Rendez-vous est pris pour partager un pique-nique le lendemain.

Yakup a 27 ans, il aide son père à la boutique le soir, et travaille aux fouilles d’Hattusa le matin jusqu’à 14h. Nous arpentons les 7km couverts par le site, apercevant au loin les équipes de fouilles, outils à la main : nous sommes fiers de connaître un des membres de l’équipe ! Au voyage babélien de la veille s’ajoute une balade « chrono-magique », tant cette capitale antique semble revivre sous nos yeux par chaque pierre restante : les portes monumentales, les murs d’enceintes, les parois couvertes de hiéroglyphes…Nous entrons véritablement au royaume des hittites, peuple de la fin de l’âge du bronze, peuple guerrier, peuple vénérant les dieux de la terre, du soleil, du vent, dont la fin se fit progressivement, laissant la place aux grecs. Nous imaginons alors Yakup en dernier survivant de cette civilisation oubliée, détenteur du secret hittite !

Nos divagations prennent vie quand Yakup nous emmène en voiture vers un endroit caché : une rivière formant petites gorges, situées juste derrière Hattusa. C’est là qu’il vient se reposer et se baigner après le rude travail sous la chaleur. Un oasis de verdure et de fraîcheur, que nous découvrons à l’issue d’un sentier broussailleux…Yakup nous révèle alors qu’un tunnel relie cet endroit au Buyukkale, le palais du roi, dont nous avons vu les vestiges quelques heures plus tôt. Les rois hittites allaient par ce passage, dans leur piscine royale, celle-là même où nous nous baignons ! Nous connectons les lieux, les vestiges du passé et cet instantané de vie avec une joie immense, tout en dégustant le barbecue préparé par le roi Yakup : habitant de Bogazkalé (signifiant « forteresse de la gorge »), détenteur du secret de la piscine royale des hittites, il nous fait voyager dans le temps et dans l’espace, tel l’héritier d’Hattussili III dont l’effigie est représenté sur une des portes de la ville.

Comme un signe divin, l’orage se met alors à rugir et la pluie à tomber sur nos sandwichs. Les rois hittites devenus Dieux (comme le pensaient alors les citoyens) exprimeraient-ils leur mécontentement à voir leur secret découvert ?

 

Nous nous réfugions plus loin, dans une maison située à l’orée du bois dissimulant les gorges. La tempête se déchaîne et la grêle s’abat sur la terre rougeâtre ; la terrasse de la maison ne suffit plus à protéger nos têtes. Surgit alors une voiture venue de nulle part. Le propriétaire de la maison de campagne en sort et nous ouvre sa porte. Osman, 72 ans, homme bourru et imposant, s’installe avec nous sur les banquettes couvertes de tapis chatoyants. Durant trois heures nous regardons la pluie tomber, nous écoutons les quelques mots échangés entre Yakup et Osman : ces deux-là semblent se connaître, mais ils restent silencieux, Yakup s’activant à préparer un thé sur un poêle à bois magistral, unique mobilier de la pièce aux murs blanc. Nous contemplons les motifs des tapis recouvrant le sol, comme s’il s’agissait là aussi d’une énigme, d’un message, d’un code à déchiffrer. Moment suspendu, la musique de la pluie sur les vitres en duo avec celle de l’eau bouillonnant dans la double-théière…Nous attendons la fin de l’orage.

Les rayons de soleil revenus, s’ensuit un épisode d’embourbement puis de dépanneuse pour pouvoir enfin quitter cette faille spatiotemporelle, revenir sur la route bitumée, laissant la piscine hittite et la maison silencieuse du vieil homme renfrogné et généreux dans nos mémoires.

À la nuit tombée, nous rejoignons une dernière fois Yakup : franchissant le seuil de l’espace privé, c’est dans l’arrière-boutique, assis près des packs de bières que nous échangeons nos derniers mots, avec l’aide d’un dictionnaire anglais-turque qui finalement s’avère moins efficace que les gestes et les communications de regards, et le fameux mot de passe, que nous conserverons dans nos esprits comme un mot magique, pouvant exprimer tout et son contraire. Au moment des au revoir, nous échangeons nos noms entiers, identités indispensables pour se retrouver par-delà les frontières, et le nom de famille de Yakup arrive comme un mystère supplémentaire mais également la clé de voûte de cette minuscule odyssée que nous avons vécu en ces lieux : Atila.

Le mélange lexical se poursuit. L’histoire des noms de famille. Atila dans nos mémoires, le grand méchant Hun, Attila dans les cours d’histoire, le barbare que l’on pensait mongol ; que fait Attila en Turquie dans le village de Bogazkalé ? Nous entrons alors dans une spirale de mots et de noms, mêlant les peuples hongrois, turques, germaniques, asiatiques, européens, réunis sous ce nom illustre d’Atila, le guerrier souverain. Yakup Atila représente décidément un mystère.

Nous lirons, quelques temps plus tard,  l’histoire des noms de familles turcs, et un extrait d’ouvrage sur le nom Atila, que voici :

« Grand chef des Turcs hunniques (Hün Türkleri). Si en 432 il commença par partager le pouvoir avec son frère Beleda-Balta [La-Hache], il ne tarda pas à se débarrasser de lui. Après avoir définitivement passé la bride à la nation, il lança son cheval, piétina le Caucase, la Perse supérieure et l’Anatolie, de Konya à Antalya. S’y trouvant trop à l’étroit, il se dirigea vers l’Europe par le pays Kiptchak, et fit trembler l’Europe entière. Les princes, les rois, les papes de toute l’Europe se jetaient aux pieds de ce Turc illustre. »

La famille de Yakup a-t-elle choisi son nom dans le thésaurus mis à disposition des citoyens après la loi de 1934 sur les noms de famille ?

À retrouver dans cet article : Szurek Emmanuel, « Appeler les Turcs par leur nom. Le nationalisme patronymique dans la Turquie des années 1930 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2013/2 (n° 60-2), p. 18-37.

Ainsi s’achève cette rencontre, qui aura fait grandir un peu plus nos cœurs et ouvert nos esprits. Encore une histoire de transports…

Cette histoire se prolongera, on l’espère, et une fois de plus nous jouerons avec les mots et les lexiques, car pour recevoir Yakup en France, il faudra écrire une lettre d’invitation, formalité administrative des visas…Nous le ferons bien sûr, en anglais, en turc, en perse, ou même en écriture cunéiforme s’il le faut !

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