Se rendre à Athènes et y rester. Ne pas fuir. Ne pas s’échapper de la fournaise. Résister à l’appel des sirènes, des rêves cycladiques, des criques homériques, des îles blanches….chaos et fracas semblent gouverner Athènes, dont l’Acropole majestueuse  est l’épicentre étincelant, mais aussi brûlant.  Nous cherchons les mythologies d’Athènes, et nous trouvons une mer grise, bruyante, malodorante, une ville de moteurs et d’asphalte. Nous évoluons entre deux mondes mobiles, le mythe, nos livres, nos imaginaires, nos films, nos apprentissages d’enfants, et la ville telle que nos yeux la voient présentement. Dans le marasme urbain, l’Acropole se dresse, domine, elle semble à la fois menaçante et rassurante : le Parthénon, ancré dans la roche est le créateur de la mobilité athénienne, générateur de forces vives, météorologiques, idéologiques, émotionnelles…l’Acropole toute entière semble régir les vies humaines qui, à ses pieds, sont agitées de transports. La fureur divine des dieux Olympiens ne cesse de s’abattre sur la ville : mot paradoxal, évoquant une colère violente, mais aussi l’origine directe de la création artistique. Ce sont ces fureurs, divines, artistiques, colériques, mélancoliques, que nous avons observées à Athènes, en se laissant dériver.

L’acropole dominant la ville

Après avoir subi la foudre de Zeus en haut de l’acropole, au sens propre du terme, (quelle joie d’avoir vécu l’orage dans ce lieu déjà si électrisant), nous avons avancé dans le tourbillon des forces centrifuges et centripètes générées par l’édifice, tournant, retournant, dans une géo-chorégraphie incertaine. Dans ces entremondes, nous rencontrons quelques divinités tutélaires : Ilias, jeune athénien revêt ainsi les sandales et le caducée d’Hermès, dieu messager, et vient à notre rencontre à notre arrivée, au coucher du soleil. Porteur des informations, passeur de mots, il nous éclaire dans la ville nocturne.

Ilias – Hermès, vase grec de l’époque archaïque (-900 à -600 av JC)

Plus tard nous retrouvons Hestia sous la forme d’un italien nous offrant sa couche pour quelques nuits. Gardienne du feu sacré, Hestia apparaît clairement en Walter, qui aide à construire les maisons dans le monde lors de ses voyages, et dont la bienveillance et l’âme pacifique correspondent bien avec les vertus de la déesse de l’Olympe, qui n’a jamais pris part à aucune bataille entre les dieux et les hommes.

Les métamorphoses se lisent clairement à Athènes…

Mais malgré nos guides, la ville demeurait mystérieuse, et nous restions empêtrés dans la confusion jupitérienne. Ce n’est qu’après un séjour à Delphes, nombril du monde, sanctuaire d’Apollon, patron des arts,  que nous ouvrons notre esprit à un véritable ars mobilis, qui était sous nos yeux. En marchant au hasard nous rencontrons quelques traces d’insolite dans les rues, quelques individus membres d’un chorus d’artistes évoluant sur les places. Documenta 14 se déroule à Athènes pour la première fois. Evènement international dédié à l’art contemporain, il nous apparait totalement au hasard, et discret, comme un murmure à travers les ruelles, une brise, un vent frais, une esthésie de la mobilité, remplaçant l’anesthésie des transports automobiles.

Documenta regroupe des expositions, des films, des performances, des réflexions autour de la question des identités et des crises migratoires et politiques, mais aussi du son et du langage. Dans le conservatoire de musique, vaste édifice de béton brut jouant de contraste avec les ruines antiques parsemant la ville, nous entamons notre mobilité artistique. Entremêlements, fusion, transversalité, les multiples « œuvres » qui nous entourent prennent vie comme une danse inconnue et pourtant touchant le cœur même des émotions universelles. Formes, sons, couleurs, matières entrent dans la ronde : nous  regardons un rythme pakistanais prendre vie sur un écran,  nous entrons dans une curieuse jungle-terrain vague où se dressent des installations de bois sonores et lumineuses inspirées des nomades scandinaves (les sami), nous écoutons le silence d’instruments-meubles, hybrides et muets. L’auditorium de béton inachevé, tel un nouvel antique, s’anime de voix féminines mystérieuses et envoûtantes. D’énigmatiques dessins et écritures imaginent un orchestre démocratique, d’autres créent  un nouveau langage musical. Nous baignons dans cette bulle créatrice, sans toujours en saisir un sens, nous flottons, portés par les effluves des dizaines d’artistes ayant apporté à Athènes un morceau de leurs propres mondes. Mais cette énergie ne se limite pas aux cloisons d’un édifice bétonné, elle se diffuse partout dans la ville. Jamais tyrannique, nous la rencontrons sans jamais l’avoir souhaité, sans jamais avoir été conduits par des signalétiques imposantes.

Meuble instrument
Joar Nango, European Everything

Elle prend par exemple la forme d’une voix chuchotant dans les rues, à travers un haut parleur dissimulé dans un buisson, ou caché dans les bras d’un membre du Chorus qui déambule. Les mots sont répétés, comme un message subliminal destiné à pénétrer l’âme des passants. Ces whisperers nous rappellent ceux d’Alain Damasio dans La Zone du dehors, magistral roman d’anticipation, se déroulant dans une ville aliénée par le bien être de censure et d’abêtissement des esprits.

Athènes s’est métamorphosée à nos yeux, nous oublions les transports géométriques, nous oublions les itinéraires touristiques, nous sommes au cœur du transport métaphora. Apollon et Dionysos, dieux complémentaires, soufflent leur fureur sur les poètes, les musiciens, et quiconque se laissant emporter par leur chant et leur danse divine.

Avant de quitter Athènes, nous partageons un « dernier repas », qui scelle nos émotions et nos mobigraphies. L’artiste Rasheed Aareen organise sur la place Kotzia, dans une construction de bois et de toile, des repas offerts à tous ceux qui se présentent à l’heure indiquée. Il suffit de s’inscrire et de partager une table avec d’autres participants. Il n’y a aucun enjeu autre que le dialogue, l’ouverture, la liberté. Food for thought, thought for change est le nom de cette expérience collective, renouvelée deux fois par jours pendant plus d’un mois. Un message d’espoir, d’union et diversité célébrée. Sur place, nous ne rencontrons pas d’intellectuels, pas d’amateurs d’arts « éclairés », pas de touristes en quête d’attraction. Nous nous retrouvons tout simplement avec des athéniens qui ont faim. C’est d’abord le malaise qui nous envahit : nous nous sentons usurpateurs, nous avons peur  de priver quelqu’un d’un repas gratuit. Mais nous restons, la curiosité est plus forte. A notre table 6 autres personnes attendent en silence. Quelques mots d’anglais rapidement échangés, puis du français, curieux hasard, un des participants, un monsieur sans dents, s’adresse à nous avec un parfait accent belge. Les langues se délient peu à peu, on parle de la France, de la situation en Grèce, du montant dérisoire des retraites, de la mer, entre deux bruits de fourchette. Le repas du jour a été préparé par un syrien, réfugié à Athènes depuis un an, on le présente à chaque table, il semble un peu gêné. La nourriture est relevée et délicieuse.  Le silence investit régulièrement les lieux, mais il ne nous effraie plus. Chacun est occupé à avaler son assiette. Aussitôt celles-ci finies, les participants partent sans dire un mot. Il est très peu probable que nous eussions rencontrés ces personnes dans un autre contexte. Ce moment d’abord étrange et inconfortable nous apparaît bientôt comme extrêmement précieux. Pendant quelques instants il n’a été question que du partage dans sa définition la plus pure. Partager un repas. Rien d’autre. Nous étions alors durant ce moment tous à égalité devant notre assiette. L’échange bien que rudimentaire a bel et bien nourri nos esprits et opéré un changement…Se recentrer sur le tout, le cosmos, l’émotion, l’humain …Ce banquet qui n’avait rien de platonicien aurait cependant pu constituer un des dialogues « de l’amour » transcrit par le philosophe…Car ce dernier soir dans la ville, la fureur du poète et les métaphores divines nous ont fait entrevoir que le plus beau d’une ville pouvait résider dans un simple partage de repas.

Dans l’ordre d’écoute:

  1. Installation scandinave: Joar Nango, European Everything
  2. Auditorium en béton: Emeka Ogboh, The Way Earthly Things Are Going
  3. Chuchoteur sonore: Pope.L, Whispering Campaign
  4. Repas: Rasheed Aareen, Food for thought, thought for change
Chef cuisinier Syrien

Pour en savoir plus:

Documenta 14 ou le nécessaire (dés)apprentissage


 

One thought on “Athènes, fureur et métaphore”

  1. Pure poésie. merci pour ces textes écrits et sonores qui me font vivre votre voyage.
    les découvertes que vous faites sont magnifiques, elles incitent à se laisser aller à lâcher prise, à vivre le moment présent. elles montrent ces rencontres les difficultés à sortir de la carapace d’ habitudes et de prisons mentales.
    bravo

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *