Dans le grand puzzle géographique européen, blottie entre des géants touristiques, Italie, Croatie, Grèce, l’Albanie se dresse, pièce monolithique, forme simple et discrète. Le triangle bosniaque, les nébuleuses géantes serbes, bulgares, roumaines, les doigts grecs crochus, le croissant croate et la majestueuse botte italienne dissimulent le modeste rectangle albanais, celui qu’on recherche à la fin du jeu, qui s’était perdu sous le lit, avait glissé dans les plis d’une poche, ridicule et pourtant essentiel.

La forme de cette pièce facilement oubliée est également floue dans notre imaginaire européen : hors de la valse bruxelloise, elle lutte avec son passé tragique, une des dictatures communistes les plus sévères. Souffrance, misère, peur, lois, privation, mort, ces mots gouvernaient en maître. L’Albanie hisse la tête hors de ce brouillard noirâtre, elle cherche l’air et se défait peu à peu de ses ombres pour apparaître nue, pâle, une vierge hésitante, oscillante dans la ronde des Balkans.

Comme elle, nous avons en traversant l’Albanie du nord au sud, évolué sur un fil, ténu et tenace, reliant et rapiéçant les espaces au moyen de cordes, de lianes, de branches tendues les unes aux autres.

Le fil albanais auquel nous nous sommes accrochés, harnachés parfois, est composé d’une matière émouvante, celle-là même dont est constituée la mobilité reliante. Les émotions courent sur ce fil, le font vibrer, résonner au fur et à mesure que nous avançons, bras tendus, funambules.

Comme le funambule nous faisons l’expérience du vide: sans repères, sans structures sauf celles imposantes des montagnes au nord séparant le pays du Monténégro et du Kosovo, que l’on nomme « accursed mountains », montagnes maudites…le fil se déroule alors progressivement, tendu par les albanais, piliers porteurs, Atlas souriants de chair et de nerf guidant les pas au-dessus de leur tête. D’abord hésitants, nous avons appris à avancer à l’aveugle sur ce fil, pour peu à peu l’apprivoiser, jouer avec, le faisant vibrer et vibrer encore.

À Valbona et à Teth, les villages n’ont pas de centre, pas de marché, pas de stations de bus, pas de place, pas de banc, pas de rue, pas de panneau, pas de boulangerie…Il suffit de marcher sur les cailloux épais des sentiers pour qu’un guide nous aperçoive, et nous emmène par son véhicule personnel vers un lit et une assiette de nourriture délicieuse qui semble tomber du ciel. Si l’on veut se déplacer, avancer, on n’aura alors qu’à lui demander. Drôle de sensation d’être ainsi orienté, privé de notre habituel individualisme contemporain.

Mais notre mode funambule ne s’arrête pas aux massifs, et continue de plus belle aux alentours des grandes villes. Si les structures sont présentes, elles ne sont parfois que simulacre d’une solidité en réalité aussi fragile que les chemins pierreux des montagnes. Pour rejoindre l’unique train, fantôme d’un passé strictement ordonné, nous sommes sortis hors de notre lit, à 5h30 du matin. Un guide est apparu, totalement inconnu, nous apercevant avec nos sacs à dos, il nous a tout de suite emmené jusqu’à notre destination, sans un mot, comme une ombre furtive et bienveillante qui attendait notre venue, qui attendait l’heure de tisser subtilement un autre lien minuscule. Et pourtant sans lui, le fil se rompait.

Le système de transport ne peut ainsi se faire sans ses guides précieux qui nous orientent dans les méandres des routes larges déshumanisées, des constructions inachevées, et des froids bunkers qui parsèment chaque paysage. Cette mobilité guidée se fait peu à peu rassurante et agréable, nous marchons sur le fil en riant, curieux de savoir quel sera notre prochaine rencontre, notre prochain guide impromptu. Même les animaux errants dans les villes semblent nous aider à trouver la voie : un chien nous a ainsi accompagnés d’une auberge de jeunesse à la station de bus, sans nous quitter d’une semelle, avant de repartir sitôt sa mission accomplie.

Il serait de même difficile de trouver des informations sur le web pour l’Albanie, elles sont totalement absentes. Ce vide nous oblige à regarder en bas, à détacher notre regard de la perche internet pour voir autour de nous, et se relier aux cordages terrestres.

Le « tourisme » retrouve enfin ses lettres de noblesses quand il est en Albanie au plus proche de la reliance. Le mot « guest » ici n’est pas un terme hôtelier habituellement confondu avec celui de « client », celui qui paie…Certes nous payons, mais nous nous sentons accueillis avec sincérité et joie. Le camping de Kruja, près de Tirana, est un petit jardin où courent les poules en liberté, son propriétaire laisse la grille ouverte en permanence, et ne vient que le soir, partager un verre d’eau, quelques fruits, raconter des histoires…les pièces laissées pour la nuit sont données avec plaisir, sans ce sentiment d’être un touriste à qui l’on vide les poches. La « guesthouse » de Berat, magnifique maison ottomane au petit jardin provençal est un lieu convivial où le propriétaire Lorenc aime à discuter des heures, et parfois entonner des airs d’opéra d’une voix de ténor impressionnante, talent caché cultivé en secret et montré au grand jour certaines soirées arrosées de raki. À Shkoder et Tirana, les auberges sont multicolores, des havres de paix arborés au sein du béton environnant. On s’y prélasse dans de jolis hamacs, ou des fauteuils moelleux bricolés, rafistolés, contemplant les dessins et les citations pacifiques ornant les murs. Les voyageurs eux-mêmes sont apaisants. En Albanie on ne voyage pas pour les exploits, pour les coins paradisiaques, pour les clics sur un blog ni pour quantifier les bons plans, les bons restos, les bons musées. Les voyageurs d’Albanie errent, prennent le temps, contemplent les lieux sans faire la course aux capitales européennes, sans comparer leur itinéraire. Tous funambules, ils avancent en se cramponnant aux mains tendues, en regardant le paysage, oscillant entre sentiment de perdition et sensation d’être entouré, plus rassurés peut être par les hommes que par les structures officielles qui déshumanisent le voyage.

La mobilité albanaise a cela de magique qu’elle ne peut se prévoir, qu’elle ne peut rentrer dans une case, elle va et vient, vacille, oscille, se balance, nous berçant doucement ou nous emportant dans un galop cahotant sur les cailloux et les chemins de terre, au grès des visages souriants. La mobilité albanaise, telle le vent, fait basculer les structures, fait planer les oiseaux migrateurs qui se laissent guider, en suspension dans le ciel.

Nous avons désormais retrouvé la pièce manquante du puzzle, qui était cachée sous le lit, tombée dans une poche, égarée sous un pied de table…Cette pièce, petit rectangle discret brille désormais de mille feux, elle est la clé de voûte de cette mosaïque colorée sur laquelle nous marchons, nous roulons, nous voguons…

2 thoughts on “Albanie funambule”

  1. Magnifique petit texte sur cette Albanie bien cachée ! Comme le puzzle, la dernière pièce posée, on lit le dernier mot de la dernière phrase avec le plaisir et le regret d’avoir achevé la lecture .

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