Durant notre passage au Monténégro, nous avons éprouvé la mobilité de la marche, traversant de nombreux paysages somptueux, laissant en nous une impression forte. Nous avons pensé aux récits d’explorateurs dans les contrées lointaines, à une époque où tout restait à découvrir. Les récits de ces voyageurs ont marqué les esprits et beaucoup sont peuplés de mystères, de créatures étranges, de magie. Marco Polo est l’un des grands représentants de ces témoignages mêlant fiction et réalité. Toute mobilité est ainsi l’occasion d’une métamorphose et chaque voyageur, même le plus terre à terre qui soit, ne peut résister à la tentation d’embellir son expérience, de l’exagérer juste assez pour traduire son émotion…Retrouver ses sensations en les sublimant. À la manière de « Big Fish » ou autres histoires de pêche miraculeuse, nous avons cédé à la tentation en jouant avec le réel pour écrire le conte de la Montagne Noire (i.e. Monte Negro, ou Crna Gora dans la langue du pays).

Les contes de fées sont également parfaitement mobiles : une mobilité qui se traduit par une quête, l’apprentissage, la confrontation avec le pouvoir magique, des mouvements narratifs que nous reconnaissons depuis l’enfance (voir ce qu’en dit Dominique Christian dans Mythologies de la mobilité).  Commençons donc cette histoire par sa formule inaugurale…

CHAPITRE I

Il était une fois,

Un garçon et une fille parcourant le monde. Ils avançaient depuis les contreforts de la vieille Europe vers l’Orient, gardant toujours le cap à l’Est. Dans leurs bagages, des espérances, des rêves et une grande curiosité qui les poussaient à prendre la route. Au moment de notre histoire, nos deux voyageurs, Rivelio et Remilia, viennent de fouler pour la première fois les terres escarpées du Montenegro…

A leurs pieds se dressait une gigantesque muraille de pierres, parsemée de forteresses au-dessus desquelles flottait le drapeau du royaume de Kotor, cité prospère et  luxuriante. Désireux d’apercevoir l’étendue des montagnes environnantes et malgré l’heure tardive, nos deux voyageurs entreprirent l’ascension de la muraille. Au fur et à mesure de l’ascension, le ciel s’assombrissait de nuages annonçant un proche orage.

-« Quelle vue splendide ! » s’exclama Remilia qui s’était hissée au sommet d’un muret en ruines pour mieux contempler les infinies collines et pics à l’horizon.

Rivelio de son œil vif, scrutait la baie en contrebas, la suivant du regard à la recherche de la mer, qu’il ne pouvait distinguer avec la brume naissante. Tandis qu’ils étaient plongés dans leur contemplation, le garçon et la fille ne virent pas la silhouette gracile qui les fixait. Un chat de la couleur des blés regardait, parfaitement immobile dans leur direction. Il avait un air étrange, comme beaucoup de chat me direz-vous, comme s’il cherchait par ses yeux jaunes à révéler je ne sais quel mystère de l’humanité…

L’orage commença alors à électriser l’atmosphère.

-« Nous ferions mieux de redescendre sans tarder si nous ne voulons pas finir trempés jusqu’aux os » dit Rivelio, toujours captivé par le paysage.

-« Oui tu as raison, même si je serai bien restée encore devant un tel spectacle ! » Un premier coup de tonnerre éclata d’un coup sec. Il fut si fort que les deux amis sursautèrent. Le félin doré lui, était resté impassible, et continuait de les observer.

De lourdes  gouttes de pluie s’écrasèrent sur le sol. Ils descendirent d’un bon pas pour se réfugier dans une auberge au pied des remparts.

Après s’être rassasiés, ils se mirent en route à travers les ruelles, cherchant une couche pour la nuit. Le ciel était désormais totalement dégagé et la lune baignait la ville d’une lueur argentée, faisant briller les pavés humides. Tout en marchant, Rivelio et Remilia furent intrigués par de longs miaulements persistants issus d’une ruelle. Ils se rapprochèrent, et les miaulements s’intensifièrent.

-« Ces chats sont effrayants à miauler comme ça, qu’est ce qui leur prend ? Viens, allons voir ce qu’ils ont, l’un d’entre eux est peut être blessé ! »

-« Oui , marmonna Rivelio, mais ce n’est surement pas eux qui vont nous indiquer un lit, et il se fait tard, il faudra nous dépêcher pour ne pas dormir à la belle étoile ! »

Soudain, ils les virent. Un cercle de félins était installé sous un arbre, chacun immobile, fixant au-dessus de leur tête un de leur semblable, allongé sur  une branche. La scène était irréelle et ressemblait à un sabbat maléfique ! Le lecteur aurait reconnu dans le cercle le chat doré de la forteresse. Les deux amis s’arrêtèrent, amusés et fascinés par cette étrange réunion.

Les miaulements continuaient lancinants, les plongeant dans une douce torpeur. Au bout de quelques minutes, Rivelio et Remilia étaient comme happés par le langage des chats, et ils se surprirent à comprendre…Ils comprenaient chaque « miaou », en entendaient les nuances et peu à peu écoutèrent non plus une suite de sons mais une vraie conversation, qui plus est, elle semblait leur être destinée…

Les miaulements devenaient limpides. Les voyageurs se regardèrent, abasourdis. Chaque chat les fixait désormais et miaulait de plus belle :

-« Tethi…la montagne noire…les voyageurs doivent passer, les voyageurs doivent le libérer…Bientôt l’orage sera éternel, bientôt tout sera recouvert par les eaux…Tethi seul peut réguler les nuages….Les voyageurs au cœur pur sont là…ils passeront à pieds, ils iront vers les monts blancs…Zog retient Tethi là-haut…les voyageurs doivent traverser la montagne noire…Les voyageurs iront au tombeau perdu…les voyageurs trouveront le chemin…Nous avons besoin d’eux maintenant…bientôt l’orage sera éternel… »

Ils se trouvaient maintenant au centre du cercle, et il ne valait mieux pas penser à en sortir. Les chats répétaient encore et encore ce message, comme une prière. Puis le chat sur la branche se leva, et tous le suivirent. En quelques secondes, le lieu fut désert. Rivelio et Remilia avaient peine à retrouver leur esprit.

-« tu les as compris, toi aussi ? Ai-je rêvé ?  Dis-moi as-tu comme moi entendu leur histoire ? »

-« Je les ai entendu, oui. Je ne sais pas comment cela est possible. Qu’allons-nous faire ? »

-« tu cherchais une aventure ? La voici ! Nous devons nous diriger vers ce tombeau, nous devons traverser les montagnes noires ! Nous devons chercher qui est ce Tethi ! »

Rivelio et Remilia passèrent la nuit à discuter, se questionner sur cette mystérieuse quête. Au matin leur décision était prise. Ils allaient chercher ce tombeau perdu. Ils ne savaient pas si tout cela avait un sens. Mais la curiosité était plus forte que tout.

CHAPITRE II

Il était 6h du matin et nos deux voyageurs grimpaient un étroit chemin broussailleux qui longeait la muraille de Kotor. Ils s’étaient renseignés auprès des habitants qui leur avaient indiqué le chemin menant à la montagne Lovcen. Au sommet se trouvait un tombeau mythique à l’abandon. Personne n’y montait car la route était ardue et réputée dangereuse.

Après plusieurs heures de marche, la montagne apparut. Le ciel était resté orageux depuis la réunion féline. La pluie menaçait mais étrangement ils étaient épargnés. Le tombeau était baigné de soleil.

-« Au moins, nous ne pouvons pas nous perdre ! » S’exclama Remilia. « Si nous montons tout droit sans perdre le sommet de vue, nous y arriverons surement. »

-« En effet, mais arrêtons-nous là pour la nuit. Le jour décline rapidement dans ces contrées. »

Le lendemain, après une nuit de repos bienfaiteur, ils suivirent la lumière du soleil et commencèrent une longue ascension jusqu’au sommet. L’arrivée était spectaculaire. Des centaines de marches lisses étincelaient au soleil, ouvrant la voie vers l’édifice imposant tout en haut de la cime. Pas âme qui vive, cela en était presque inquiétant….

Aussitôt que cette pensée fut échangée, des aboiements résonnèrent. Devant l’entrée du tombeau un homme observait, accompagné d’une armée de chiens écumant.  De races diverses, il s’agissait probablement de chiens errants. Revilio songea

-« Cela aurait été trop simple. Il va falloir trouver le moyen de passer cette porte sans servir de petit déjeuner à ces furies…. »

En observant de longues minutes aux alentours, ils conclurent qu’il n’y avait aucun autre passage possible pour l’homme. Ils devaient affronter les molosses et leur gardien fantomatique, qui les fixait toujours. Ils avançaient à pas de fourmi, chaque mètre les rapprochaient des gueules pleines de dents des chiens errants, qui hurlaient encore et encore.  Ils étaient tout proches maintenant. Ils s’aperçurent alors que le garde avait à sa ceinture un immense fouet. Les voyant approcher il le sortit et le fit claquer dans l’air. Ils étaient coincés maintenant entre les chiens d’un côté, prêts à bondir sur eux, et de l’autre l’homme au fouet à l’air sadique.

« On n’a plus le choix, il faut passer ou renoncer et s’enfuir. Cours, maintenant ! » Hurla Rivelio qui s’élança soudain vers le tunnel noir de l’entrée. Remilia suivit malgré la panique qui lui paralysait les membres. Au moment où l’un des chiens allait irrémédiablement refermer sa gueule sur le mollet de Rivelio, une sorte de brouillard surgit soudain, il continua à courir sans se retourner. Les chiens avaient mystérieusement disparu. Il comprit alors que toute cette scène n’était qu’une sorte d’hallucination causée par un étrange maléfice. Mais Remilia était toujours de l’autre côté, paralysée par la peur, elle s’était arrêtée.

-« Tu dois continuer, ces chiens sortent de ton imagination, ce n’est qu’une suggestion de l’esprit ! » Malgré sa terreur elle se lança en fermant les yeux. Et passa.

Ils étaient maintenant en train de grimper les marches dans l’obscurité d’un grand tunnel. La lumière vive les aveugla au sommet. Se dressait là l’imposant tombeau. Ils avancèrent prudemment.

Au pied de l’édifice, deux immenses cariatides de pierre gardaient la porte scellée du tombeau. Il n’y avait aucun moyen, aucun passage, aucune porte autre que celle gardée par les statues.

-« nous aurions fait tout ce chemin pour ça ? Une forteresse imprenable, et pas un seul indice, personne pour nous renseigner sur Tethi….Je crois qu’on a été victime de notre enthousiasme » maugréa Remilia.

Elle contemplait les deux superbes dames de pierres bien droites et solennelles. Pendant un fragment de seconde, elle crut que l’une d’elles avait cligné des yeux. « Surement le soleil qui me joue des tours » pensa-t-elle. Cependant elle ne pouvait détacher son regard des cariatides….Les yeux clignèrent à nouveau. Cette fois pas de doute possible, et Rivelio les avait vu également car il restait stupéfait, bouche ouverte devant les statues. Un long soupir se fit alors entendre, comme une plainte venant des entrailles de la pierre, venant du tombeau même de l’illustre roi Petar. Des rafales de vent venaient battre les flancs de la montagne avec une force inouïe, amenant au loin une immense masse blanche de nuages. Le soupir se transformait peu à peu en sons audibles, et les deux voyageurs écoutèrent, tétanisés par  la voix froide et pierreuse qui sortait de la bouche des cariatides.

« Nous attendions votre venue, voyageurs de l’espoir. Zog prépare la montée des eaux. Une pluie éternelle s’abattra bientôt sur la montagne noire. Le conseil des chats de Kotor vous a envoyés ici et nous vous remercions, voyageurs, qui allez sauver notre terre et libérer Tethi. Puisse notre magie vous accompagner dans votre quête, jusqu’à la frontière avec le pays des monts blancs. Nous, gardiennes de l’âme sacrée du roi Petar, vous offrons dès à présent le don d’orientation, il vous sera utile pour traverser les forêts et vous rendre à Ostrog, votre prochaine étape. Les moines d’Ostrog vous aideront à combattre le sorcier Zog…Bonne route amis voyageurs. Soyez méfiants à Ostrog, les rencontres peuvent être fatales… »

À ces mots, le vent s’arrêta soudain, les plaintes cessèrent. Tout redevint paisible et silencieux en un instant.

« Soit nous sommes tous les deux complètement fous, soit nous sommes réellement en train de vivre un roman d’aventure ! »

« Je n’ai pas tout saisi de cette étrange sermon, mais cela ressemblait plus à un ordre qu’à une proposition de tourisme ! » s’amusa Rivelio. Ils discutèrent devant le tombeau et décidèrent de continuer la route, cette fois vers ce lieu énigmatique, Ostrog, comme l’avaient indiqué les cariatides.

« On ne sait même pas où ça se trouve ! On sait juste qu’on y trouve des moines…la belle affaire ! Ronchonna Remilia qui commençait à se demander s’il était bien prudent de continuer ainsi. Ils reprirent le chemin vers la forêt, traversèrent à nouveau les fantômes de chiens hurlants, et s’enfoncèrent dans les épais feuillages.

CHAPITRE III

La forêt se densifiait de plus en plus au fur et à mesure de leur avancée. Quelques trouées de lumière ornaient les arbres d’un doux halo doré, tandis qu’ils rencontraient de gigantesques fougères arborescentes, des lianes et des fleurs multicolores qui s’étalaient en tapis sur la terre fraîche. Ils avançaient à l’aveuglette, n’ayant aucune carte, aucun panneau ni indice de leur destination, et cependant une sorte d’instinct les guidaient. À maintes reprises ils bifurquèrent, empruntèrent des petits chemins quasiment imperceptibles, obstinés par cette quête devenue vitale.

-« C’est fabuleux c’est comme si je reconnaissais les lieux, comme si je savais exactement où aller ! » S’exclama Rivelio.

-« Oui, je ressens la même chose, et j’ai également l’impression que pour arriver à Ostrog, il faudra rencontrer une sorte de passeur, de guide, je ne sais pas vraiment, c’est comme un pressentiment… »

Peu après, la forêt devint de plus en plus clairsemée, on devinait des silhouettes d’habitations au loin, puis ils débouchèrent dans une vaste clairière fendue en son milieu par un rail vétuste. Un train était à quai. Sans réfléchir, ils montèrent dedans. Le train démarra.

Les passagers ne semblaient pas prêter la moindre attention aux deux voyageurs qui venaient de s’installer sur une des banquettes poussiéreuses du wagon. Un contrôleur à la carrure massive se rapprocha d’eux. Il était si immense que les deux amis se recroquevillèrent sur leur siège. Il sortit de sa poche une main de géant ornée à chaque doigt de grosses bagues dorées ; la main se leva, prête à s’abattre sur eux. Remilia fit un geste réflexe pour se protéger, et l’agent éclata d’un rire tonitruant, puis articula d’une voix d’outre-tombe :

« O-ss—tRRrrOg ! »

La main gigantesque, au lieu de frapper les deux amis, resta suspendue en l’air. L’homme en uniforme vociféra de nouveau ‘Osstrooog ! », puis tendit aux deux voyageurs deux billets de train.

Ils allaient donc dans la bonne direction, munis du billet pour Ostrog, offert par cet étrange personnage qui semblait tout droit sorti de leur imagination. L’homme semblait d’ailleurs invisible aux yeux des autres passagers dont aucun ne levaient les yeux ni même ne sourcillait malgré la voix terrifiante !

Le train s’arrêta 1h plus tard, et le contrôleur accompagna Rivelio et Remilia sur le quai. Il ne dit mot mais les regarda intensément, leur donna une tape dans le dos qui les fit s’étouffer à moitié, puis remonta dans le train, qui s’évanouit rapidement à l’horizon.

Devant eux se trouvait désormais une pente abrupte de forêt qui menait au loin à d’immenses murs de roches verticales. Un clocher blanc minuscule se dessinait à flanc de falaise.

Ils commencèrent à marcher tandis que l’orage se déchaînait au-dessus de leur tête. La forêt devenait de plus en plus sombre. Ils entendirent alors un bruit de pas derrière eux. Ils se retournèrent, et un éclair aveuglant les fit entrevoir une grande silhouette noire qui les suivait.

-« Oh non, il y a quelqu’un ici ! » laissa échapper Remilia en se mordant les lèvres.

-« Oh ! Halt ! »Fit la silhouette qui se rapprocha vivement pour arriver à leur niveau.

« Que veut-il ? Faut-il fuir ou lui parler ? » Rivelio opta pour la seconde solution à contrecœur. Ce personnage avait l’air louche. Son allure était particulièrement étrange. Il était grand et pâle, vêtu d’un costume noir. Il était engoncé dans une veste élimée et portait des chaussures de ville noires dont les extrémités étaient recouvertes de boue à cause du chemin, La rondeur de son visage était accentuée par sa coiffure plaquée en arrière de son crâne, les cheveux noirs couverts d’une substance gluante blanchâtre qui luisait sous les gouttes de pluie et descendait sur sa nuque.

Il fit signe aux deux voyageurs de les suivre, par un léger coup de tête, comme un tic nerveux. Il ne parlait pas, mais ne souriait pas non plus. Il dépassa Rivelio et Remilia, fit quelques pas et les attendit.

-« je pense qu’on n’a pas le choix, il faut le suivre. On pourrait peut-être avancer un peu et le laisser prendre de l’avance, jusqu’à ce qu’on ne le voit plus ? Tu crois qu’il est dangereux ? »

-« Je ne sais pas » fit Rivelio. « Je ne suis pas serein, suivons le et essayons de rester bien en arrière ».

Mais l’homme, ruisselant de pluie dans son costard trop petit, les attendait à chaque fois. Il restait muet mais ses yeux perçants exprimaient clairement qu’il ne fallait mieux pas se défiler…Durant la longue montée à travers la forêt, la pluie ne cessa de s’abattre sur le trio insolite et jamais Rivelio et Remilia ne purent échapper à la surveillance de ce guide menaçant qui les obligeait à le suivre. Puis ils aperçurent un édifice religieux.

Des chants graves résonnaient sur la muraille rocheuse et l’odeur de l’encens parfumait la montagne toute entière. Le guide articula, « Osstroog » d’un ton guttural. Puis il les conduisit dans un vaste bâtiment rectangulaire où une femme coiffée d’un fichu et d’une longue jupe grise semblait attendre. L’homme s’en alla alors rapidement et sa silhouette se perdit dans les couloirs obscurs de l’édifice. La femme n’était pas plus rassurante, elle les mena à une chambre, qui ressemblait plutôt à une cellule avec des fenêtres munies de barreaux, et claqua la porte. Ils allaient passer la nuit dans cet endroit lugubre, et vu leur état de fatigue extrême, aucun ne songea à se plaindre ni même à s’inquiéter de la situation. Ils sombrèrent rapidement dans un profond sommeil.

Le lendemain, les nuages gris étaient toujours présents dans le ciel. L’orage résonnait encore, bien que plus lointain. Ils s’échappèrent discrètement de leur cellule, qui à leur grande surprise n’était pas fermée à clé, puis s’aventurèrent en direction du sanctuaire des moines à quelques mètres de là. C’est d’ici que venaient les chants mélancoliques qu’ils avaient entendu.

Les moines vêtus de leur longue robe noire et de leur barbe de patriarche, psalmodiaient les chants en faisant osciller les encensoirs. Ils assistèrent à une cérémonie en restant au fond de l’église, se faisant aussi discret que possible. Les chants les plongeaient dans une sorte de transe soporifique et à plus d’une reprise Rivelio piqua du nez et manqua de tomber à la renverse.

Au bout de longues heures, un moine à grosses lunettes s’approcha des deux voyageurs et leur fit signe de l’accompagner en dehors de l’église. Il leur tendit alors une boite en métal rouillée.

-« Amis voyageurs, je vous ai observé longtemps et je crois savoir ce qui vous amène. C’est à moi de vous offrir ce présent, qui vous aidera dans votre quête personnelle. Je ne peux guère faire plus, malgré les dangers qui vous attendent, mais je prierai pour vous autant que possible »

-« Merci beaucoup, c’est très gentil, mais de quoi s’agit-il ? À vrai dire, et cela peut paraître stupide mais nous même ne savons pas vraiment où nous allons, ni les objectifs de cette quête étrange. Nous n’avons que quelques maigres indices à propos d’un certain Tethi qu’il faut libérer de Zog, dans les montagnes noires. Nous n’en savons pas plus. Vous pourriez peut être nous en apprendre davantage ? »

-« Je ne peux malheureusement pas vous apporter mon aide. Cette boite en métal contient de quoi vous sustenter et les mets qu’elles renferment sauront vous aider à progresser sur le chemin qui mène aux monts blancs. Vous devez vous rendre à Plav, la ville aux milles averses. Mais hâtez-vous car la pluie fait monter le lac et bientôt Plav sera engloutie sous les flots. Vous devez partir dès maintenant ! Par ailleurs, le comte Dubravko ne tolère pas les visiteurs plus d’un certain temps, il sera bientôt à bout de sa patience, et alors il vous sera beaucoup plus difficile de partir. Partez mes amis, la communauté et moi-même prierons pour vous protéger… »

-« le comte Dubravko ? Est-ce l’étrange bonhomme qui nous a guidés jusqu’ici hier soir ? Que nous veut-il ? »

-« Oui c’est bien lui. Le comte n’aime guère que des étrangers pénètrent dans le royaume d’Ostrog dont il est le propriétaire. Il tolère les moines car il craint Dieu plus que tout, et nous a promis de guider quiconque se trouvait dans la forêt vers l’hospice : mais sa bonté s’arrête ici. Il est capable de choses terrifiantes. Il n’est pas homme bienveillant et une fois sa promesse acquittée il pourrait très bien agir en tyran manipulateur. Il ne sort pas de chez lui avant une heure avancée de l’après-midi, il faut que vous soyez partis avant ! »

À ces mots, Rivelio et Remilia prirent congé du moine à lunettes en le remerciant et  acceptèrent la boite en métal. Effrayés par les révélations de ce dernier à propos du comte Dubravko, ils reprirent le chemin forestier à grandes enjambées, sans se retourner.

CHAPITRE IV

Toujours mus par leur capacité d’orientation offerte par les cariatides, ils avançaient tout droit vers Plav, au pied des plus hautes montagnes du Montenegro. Ils arrivèrent au bord d’un grand lac brumeux, qui jouxtait la ville. Il pleuvait sur le lac, il pleuvait sur la ville qui était enveloppée dans un nuage de brouillard épais.

Ils arpentèrent les lieux à la recherche d’un endroit pour se restaurer ou d’un habitant à qui demander des renseignements. Les rues étaient vides, ou plutôt elles étaient vides de piétons mais surchargées de voitures nauséabondes qui stationnaient, moteur ronflant, klaxonnant. Plav était une ville de voitures et de béton, ruisselante de part en part. Il n’y avait aucune place et le centre de la ville était constitué d’un rondpoint boueux autour duquel se tassaient des stands de marchands divers, parfois simplement faits d’un bout de carton posé à même l’asphalte. On y vendait de tout, beaucoup de contrefaçons chinoises mais aussi des fruits et des parapluies, des poules, des lapins, des stères de bois sec ou des boites en plastique…

Remilia et Rivelio se réfugièrent dans un café poussiéreux et sombre, mais qui possédait un grand canapé moelleux. Ils demandèrent au patron : «  connaissez-vous un certain Tethi ? »

« Non, connait pas ! » marmonna l’homme.

Remilia tenta une nouvelle question : « Nous cherchons à atteindre les monts blancs, connaissez-vous un accès ? »

-« Ah l’Albanie ! Oui ma foi si vous êtes suicidaires, c’est possible d’y aller. Enfin c’est possible si vous avez un laissez-passer sur vous bien sûr. »

-« Un laissez-passer ? Comment peut-on se le procurer ? »

-« Aller voir Boris le policier de Plav, je crois qu’il pourra vous renseigner. Moi je fais le café et mes compétences s’arrêtent là ! » Il s’en alla rejoindre d’autres clients qui venaient de s’attabler.

Ils trouvèrent le policier assez vite, ce dernier étant connu de toute la ville. Il était en train de marcher sur la route du lac. Les deux amis exposèrent la situation et demandèrent le fameux laissez-passer.

-« vous êtes bien fous pour vouloir traverser la montagne par ce temps ! Personne ne m’a demandé de laissez-passer depuis au moins 15 ans ! C’est que depuis 15 ans, il n’a cessé de pleuvoir ici…Regardez ce lac, il n’existait pas il y a 15 ans, et maintenant il déborde ! Les premières habitations devront être évacuées d’ici quelques jours, je suis chargé d’en informer les propriétaires. Plav est en train de sombrer peu à peu dans l’oubli, entre ses montagnes gardiennes qui seront bientôt son tombeau…Enfin, vous voulez un laissez-passer vous allez l’avoir, mais ce voyage est très risqué, passer en Albanie implique de traverser des montagnes raides. Là-haut le climat est totalement déréglé, vous pouvez geler sur place ou bien fondre de chaleur en quelques minutes. Il vous faudra des jours et des jours pour apercevoir les monts blancs de l’Albanie…Si vous changez d’avis, revenez me voir, j’ai une maison assez sèche, j’habite dans les hauteurs ! »

Rivelio et Remilia remercièrent chaleureusement le policier qui leur donna à chacun un morceau de papier tamponné. Cette ville et ses habitants exprimaient tant de tristesse et de nostalgie ! La pluie semblait avoir atteint le moral de la population, qui attendait inexorablement d’être noyée sous les eaux. Cela motiva les deux amis à accomplir coûte que coûte la mission donnée par les chats de Kotor. Ils avaient fait tout ce chemin et se trouvaient maintenant au pied du mur. Un mur de roches infranchissables, qu’il fallait pourtant affronter. Ils décidèrent de partir dès le lendemain, après une nuit de repos dans une des auberges de la ville. Le policier leur avait indiqué le point de départ de l’ascension, ils partiraient à l’aube.

Il était 5h00. Rivelio et Remilia marchaient au bord de lac, sous une pluie battante. Leur équipement était déjà trempé, il ne servait à rien de s’abriter. Ils quittèrent les rives du lac pour s’enfoncer dans une forêt de sapins si dense qu’elle semblait plongée toute entière dans l’obscurité. Heureusement le don d’orientation des cariatides était toujours actif, et ils évoluaient toujours guidés par cet instinct magique. La forêt semblait interminable, et au bout d’une longue journée de marche ils n’en étaient toujours pas sortis.

-« Je commence à me lasser de ces sapins ! Soupira Remilia. « Quand reverrons nous l’horizon ? Je me sens oppressée ici, cela commence à me saper le moral…. »

-« Courage ! Nous allons dormir ici cette nuit. Au moins la pluie est moins forte sous les arbres. Demain nous verrons surement le ciel ! »

Mais le lendemain, ils ne le virent pas. Ni le jour d’après. La forêt était infinie. Ils savaient qu’ils n’étaient pas perdus, mais ils réalisaient à quel point leur avancée était lente…il semblait que les sapins avançaient plus vite qu’eux et dévoraient la montagne.

Le matin du 5eme jour de marche dans la forêt, Rivelio et Remilia étaient à bout. Les réserves de nourritures s’épuisaient, leurs jambes les faisaient souffrir, et le moral était au fin fond des abysses…En cherchant dans son sac quelque chose à manger, Rivelio tomba sur la petite boite en métal donnée par le moine d’Ostrog. Son visage s’illumina

-« Regarde ! Je pensais l’avoir perdue ! On va pouvoir manger ! »

Ils se jetèrent sur la boite rouillée qui montra quelques résistances pour se laisser ouvrir. A l’intérieur se trouvaient des petits cubes mous recouverts d’une poudre blanche.

-« Qu’est-ce que c’est que ces choses ? J’ai trop faim pour faire ma difficile, essayons ! »

Ils mâchèrent chacun un cube qui se collait à leur dents. Aussitôt une sensation étrange les enveloppa, et se répandit dans leur corps tout entier. Ils se sentaient incroyablement légers et la fatigue qui engourdissait leur membre disparut.

«Je me sens en forme ! Cette substance est incroyable ! C’est peut être un médicament utilisé par les moines d’Ostrog pour rester en vie, ils sont tous tellement vieux ! En mangeant ça ils restent  vifs, j’en suis sûr ! » Rivelio fit quelques pas, et à sa grande surprise, en trois pas il distança Remilia , si bien qu’il ne la voyait presque plus ! »

-« Eh, ou es-tu donc ? »S’écria – t-elle

-« Avance, tu verras ! »

Elle se retrouva directement auprès de lui. Grâce aux cubes poudreux, ils avalèrent les kilomètres et en quelques enjambées ils sortirent de la forêt. Ils découvrirent alors un sommet enneigé, un pic rocheux immense devant eux….Et ce n’était que le début…

Le sommet ne fut pas difficile à grimper grâce aux gateaux d’Ostrog, mais il leur en fallut plusieurs pour en venir à bout. Une fois en haut, la neige et la grêle ne leur laissèrent aucun répit. Le don d’orientation se révélait beaucoup moins efficace dans le brouillard, et ils hésitèrent plusieurs fois sur le chemin à suivre.

Les trois jours qui suivirent, Rivelio et Remilia furent plongés dans une brume épaisse, assaillis par le ciel déchaîné, ils commençaient à penser que le soleil avait définitivement cessé de briller sur la terre…

Le matin du 8eme jour, ils aperçurent les monts blancs à l’horizon. Ils avaient réussi. Ils avaient franchi les montagnes noires. Un astre rougeoyant se dessinait sur la crête rocheuse, bientôt les rayons du soleil viendraient à nouveau caresser leur visages, sécher leurs vêtements, les envelopper de sa douce chaleur réconfortante. Ils avaient terminé les cubes moelleux depuis un bon moment, et avaient perdu cet instinct d’orientation qui les avait guidés jusque-là. Mais peu importait désormais, car ils étaient passés. L’Albanie s’étendait devant eux, inondée de soleil.

Alors qu’ils marchaient en direction de vertes pentes herbeuses, ils aperçurent furtivement un chat s’élancer vers eux : il galopait, ses pattes ne touchant presque pas le sol. Le chat les dépassa sans se préoccuper d’eux, et fonça vers les montagnes noires… Ils se retournèrent, et virent le plus beau des arcs-en-ciel apparaître dans les nuages noirs. La montagne émit un sourd grognement, comme un soupir de mécontentement…Tethi était libéré. Le Montenegro allait être épargné des pluies, et Plav renaitraît de ses larmes.

Quant à nos deux voyageurs, ils poursuivirent leur route vers l’Albanie, le cœur gai et joyeux, se demandant quelles aventures les attendraient dans cette nouvelle contrée…

 

FIN

  « De sorte que notre livre sera exact et sans nul mensonge. L’auditeur ou le lecteur pourra y accorder une foi absolue. Tout y est parfaitement vrai. Je peux vous l’affirmer,depuis le temps que le Seigneur créa Adam, notre premier père, nul homme ne parcourut autant de monde ni ne connut autant de merveilles que ne fit Marco Polo »

Le Devisement du monde ou Livre des Merveilles

Récit de 1299, copié à Paris vers 1410-1412. BnF, département des Manuscrits, Français 2810, fol. 1

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *