La musique est peut être l’un des arts les plus mobiles qui soient : elle comporte la notion de temps mêlée au déplacement des sens, nous faisant passer du rire aux larmes selon les gammes. Durant notre voyage nous passons par plusieurs pays des Balkans, qui tous, ont un rapport particulier avec la musique. C’est cependant en Bosnie-Herzégovine et en Serbie que nous  en avons senti vibrer le cœur sonore. Les sons des Balkans sont reconnaissables entre tous, témoins du mélange des cultures, ils ont la capacité magique d’insuffler une ambiance festive et déchirante à la fois, spirituelle autant que légère, puissantes toujours, surtout dans le timbre des voix graves et chaleureuses. Ces airs sont également liés à des moments de vie cruciaux…

Lors de notre passage, nous avons eu l’impression d’un véritable voyage dans le voyage, bulle musicale me faisant traverser des mondes temporels, émotionnels et géographiques. En voici quelques aperçus.

Adolescente, écouter cette musique dans la voiture, fermer les yeux, et rester ainsi des heures,  me laissant conduire sur la route des vacances, en rêvant d’un demi sommeil, le cœur parfois au bord des lèvres, prêt à jaillir. Mon cœur d’enfant en train de grandir et de s’ouvrir au monde tressaille. Cette musique était alors une échappée belle, une évasion hors de toutes frontières, loin dans un univers mental jamais précis. Ce monde que j’imaginais lointain dans un rêve brumeux est à présent concret, car le paysage qui défile à la fenêtre se situe en Bosnie, plus précisément entre Sarajevo et Doboj : je ne suis plus dans la voiture familiale mais dans le train sacré, un des rares circulant dans le pays, les autres lignes étant toujours en attente de réouverture. Je retrouve ainsi mes émotions intactes via la musique: une radio dans le train diffuse pour notre plus grand bonheur des airs locaux, que j’écoute trois heures durant, entre deux mondes.

Le réel se fait plus proche encore à Sarajevo, ville de contrastes qui possède un pouvoir émouvant très puissant. L’extrait ci-dessous regroupe en une même piste les airs à priori opposés, celui des muezzins chantant la prière du soir et celui, tout aussi beau, de l’orchestre jouant dans la salle enfumée du Kino Bosna, ancien cinéma converti en lieu de vie musical (et tabagique !). Un même tressaillement de l’âme se ressent à travers les deux extraits.

Sarajevo

C’est la musique encore qui nous conduit à Banja Luka : un morceau d’orchestre joué dans mon enfance et adolescence avait pour titre Banja Luka et avait ce pouvoir fascinant de nous faire frissonner, et de faire pleurer le chef. Le panneau d’affichage de la gare ou le mot « Banja Luka » se trouve écrit ravive soudain tous les souvenirs et l’air dramatique de cette musique d’harmonie, composée par un hollandais qui d’ailleurs ne s’était surement jamais rendu dans cette ville. J’apprends en effet que Banja Luka est la seule ville n’ayant pas été bombardée durant la guerre, alors que le poème musical illustrait si bien l’angoisse des bombes pleuvant sur les civils…Peu importe, l’émotion est là et je suis plutôt amusée de cette révélation ! Mais la musique continue de multiplier ses dons : à Banja Luka nous découvrons une ambiance festive  auprès d’Angel, notre hôte, nous faisant passer des moments inoubliables en sa compagnie et en celle de ses amis, en chansons bien sûr ! J’entends encore sa voix dans la voiture lancer un « opa ! »  sonore entre deux morceaux et deux virages bien serrés.

Tant de contraste avec le morceau d’orchestre dramatique de mon enfance, mais une émotion qui est encore une fois, similaire.

« Banja Luka » de Jan de Haan

Vie à Banja Luka

Cette musique est bien celle du partage, celui d’un orchestre uni et vibrant sous les notes et celui des soirées chaleureuses et enivrantes des amis bosniaques.

Outre ces mobilités vécues, la ville entière se fait musique, et entrainant nos corps dans une mobilité géo-mélodique ! C’est le cas de Sarajevo mais aussi celui de Belgrade où nous avons marché, guidé par nos oreilles. Les extraits suivants font entendre une enfant au milieu du marché et les innombrables orchestres aux tables des restaurant de « Skadarlija » (bohemian quarter) puis un mariage orthodoxe dans l’église saint Mark, avec l’orchestre tzigane accompagnant les mariés en fanfare!

Belgrade – Musique des rues

Belgrade – Mariage

Et l’ambiance sonore continuera en écho au Monténégro, nous rappelant les géo-mélodies bosniaques et serbes. Tandis que le bus nous ramène à Dubrovnik, le mode aléatoire de mon mp3 décide de me faire écouter ces vieux morceaux d’orchestres…Je vois la salle, les musiciens et moi-même, les larmes surgissent soudain. Cet orchestre dans lequel jouait toute ma famille a une saveur particulière, aujourd’hui celle d’un bonheur évanoui à jamais, étouffé par la vie qui passe et ses fins parfois abruptes…Dans le bus me faisant quitter la Bosnie, je ressens une tristesse immense, comme s’il s’agissait d’un double adieu déchirant, l’adieu au rêve et aux souvenirs heureux, l’adieu aux moments vécus qui ne se reproduiront plus. La tristesse du temps tout simplement, ce cœur mouvant, battant la mesure…

2 thoughts on “Opa ! géo-mélodies balkaniques”

  1. Comme vos extraits musicaux ,pris sur le vif, entrent en résonance avec l’émotion des mots ! Merci .

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