Au carrefour des mobilités se trouvent maintes composantes qui en forment la dense matière : émotion, temps, métamorphose… La mobilité conjugue parfaitement, tout comme l’art, la « cosa mentale » et la technicité.

Nous nous sommes retrouvés à la croisée de ces chemins mobiles en Serbie, à quelques kilomètres de la frontière bosniaque. C’est le train qui nous emporte, et c’est le train autour duquel gravitent, s’accrochent et se mêlent, les rencontres de l’instant, le temps nostalgique et les imaginaires personnels et collectifs.

C’est à Mokra Gora, minuscule village de Serbie, que le train yougo-nostalgique renaît pour quelques kilomètres. Les rails reliaient la Serbie et la Bosnie-Herzégovine passant par les montagnes boisées du parc national de Tara. À l’époque de Tito le train devait relier Dubrovnik et Belgrade, malheureusement ce projet fut vite avorté dès les années 70 avec la montée des nationalismes. Aujourd’hui, nous pouvons emprunter un petit tronçon à bord de vieux wagons. Le trajet est réellement euphorisant, nous passons les tunnels  dans un noir profond, debout sur la petite plateforme qui relie deux voitures, cheveux au vent, dans le vacarme métallique du train. La nostalgie répand son parfum à chaque virage, les senteurs de pins se mêlant à celle d’une vie pacifiste et harmonieuse, aux souvenirs d’une Yougoslavie que hument encore les passagers ayant connu cette période. Nous les ressentons nous aussi, presque inconsciemment. Le train possède un important pouvoir de vie et cela depuis son apparition. Combien de romans, combien de chansons ont illustré par d’admirables jeux de langages l’impact du train chez les hommes : le train de vie, le coup de foudre sur les rails, la famille réunie, la séparation, l’attente trop longue, le train implacable de la mort, la voie qu’il faut trouver…Ici cet impact est puissant, et renforcé par la nostalgie d’un âge d’or perdu.

   

Aujourd’hui ce train contient une autre mobilité, celle qui fait appel à l’imaginaire, à la construction mentale. Le paysage  est en effet celui choisi par le réalisateur Emir Kusturica pour son film « la Vie est un miracle » : par un heureux hasard il fait partie des heures de mon adolescence passées à chercher le différent, l’alter ego. Il me rappelle les rêves flous et puissants de mes 16 ans, cette quête d’absolu dans lequel je me lançais seule, par mes pensées. Le train nous emmène sur les lieux du tournage, je reconnais les paysages, l’ambiance tragico-absurde du film surgit soudain, je vois la maison, les tunnels, j’entends la musique résonner dans ma tête : le réel rejoint l’imaginaire, la vapeur brumeuse des passions adolescentes devient concrète, me plongeant dans un aller-retour frénétique entre deux mondes, mobile dans un environnement mobile.

 

 

 

 

 

Pendant que nos esprits vagabondent et tandis que le train continue sa route, se produit  l’ultime mobilité, surement permise par les deux précédentes : la rencontre. Elle arrive sur la plateforme entre les deux wagons. Plutôt inconfortable, cet endroit catalyse les émotions, peur et excitation, nostalgie et euphorie, et finit par se faire rapprocher les individus. Nous échangeons quelques mots avec trois serbes….Et ces quelques mots vont de fil en aiguille se transformer en conversations, en fous-rires, quitter les rails pour dévier et zigzaguer dans une autre embarcation. Les trois serbes nous emportent avec eux dans l’émouvante réunion de leur amitié : amis d’enfances éparpillés, ils se retrouvent ici chaque année, rituel joyeux et nostalgique encore. L’un, expatrié à Chicago revient en Serbie pour réunir les deux autres, éloignés par leur vie familiale respective et non par les kilomètres. Comme dans beaucoup de trios, l’un parle fort, l’autre se tait, le troisième oscille entre les deux. L’un est biker dans l’âme, l’autre est cowboy des balkans, tout en jean et en sourire, guidés par l’américain jovial, dont le bonheur de retrouver la Serbie natale transparait littéralement. Différents, ils se retrouvent pour rire aux mêmes blagues, écouter de la musique, boire à n’en plus finir, et parfois se taire, appréciant simplement le moment, unis dans les différences, unis par l’enfance sacrée. Leur joie est communicative et chaleureuse. Ils nous emportent ainsi jusqu’au petit matin, au grès des boissons et des discussions comme s’ils voulaient que nous soyions les deux témoins anonymes de leurs retrouvailles. Moments précieux et intenses.

Depuis la montée dans le train, nous avons donc voyagé triplement, comme si nous avions franchi quelques murs trans-dimensionnels de science-fiction, ouvert la porte vers d’autres contrées. De la ligne trans-yougoslave aux rêves adolescents, les dimensions se sont entremêlées dans cette ambiance ferroviaire nostalgique, et la Vie est réellement apparue comme un miracle ce jour-là !

Le train ressuscité aurait pu être une attraction touristique parmi d’autres, destinée à faire passer le temps des vacances, mais il est définitivement plus que cela si l’on ouvre la porte des chemins de Sérendip.

 

2 thoughts on “«When life is a miracle» : trois amis réunis dans le train yougo-nostalgique”

  1. Belle rencontre dans ce train vivant reliant présent et passé… Je pense à vous en lisant « La Bête humaine » version plus noire du train sur les rails du crime…

    1. Merci Françoise ! Ah la Bête Humaine ! J’ai tous les Zola dans ma liseuse, là je suis dans un Jules Verne mais je vais surement en lire un bientôt ! Celui là oui une bonne idée ! bises

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