Dans notre monde mobile, on a recherché longtemps à avoir le moins de frottements possibles : fluidité, vitesse, gain de temps et d’argent, le transport devient de plus en plus étanche. Les mobilités telles que la marche ou le vélo sont au contraire adhérentes, elles recherchent le contact, et nous les redécouvrons, mus par un besoin humain de retrouver racine, de se relier avec la nature par exemple. Dans notre voyage, nous souhaitons nous aussi nous reconnecter avec le monde et le temps, et c’est la marche que nous aimons particulièrement pratiquer. La mobilité du marcheur permet la lenteur, permet l’appréhension de chaque kilomètre, et permet aussi la mobilité de l’esprit, une purification de la pensée, un ouverture sur soi-même comme l’ont si bien décrit les penseurs et les philosophes (ex : David Thoreau, De la marche, 1862).

Voici ici quelques observations sur notre premier « morceau » de voyage marché, qui commence en Slovénie dans les collines des Haloze et se termine à la frontière Croate, vers la ville de Rogatec. Après deux semaines de voyage quasi exclusivement en milieu urbain, nous avions hâte de retrouver la nature et de randonner ! Marcher demande beaucoup plus d’implication et de préparation qu’un transport public, et on ne peut, du moins au début, se laisser aller à l’improvisation ou à la rêverie : nous nous renseignons dans deux centres d’informations, récupérons deux cartes de la région avec des itinéraires. Notre chemin est balisé par deux types de parcours, le HPP (Haloska Planinska Pot) autrement dit la route des vins dans les collines, et le E7, un itinéraire européen reliant le Portugal à la Hongrie. Ces chemins sont marqués par des panneaux et des balises de couleurs…Mais dans notre marche, nous avons également emprunté d’autres voies involontairement, des routes départementales, des chemins de promenade, des routes perdues empruntées quasi uniquement par les agriculteurs et les habitants des collines…D’un départ bien tracé nous avons ainsi évolué vers le hors-piste, nous nous sommes peu à peu dégagés de toute trace, pour nous frayer notre propre chemin ; nous avons été de plus en plus « adhérents » sans forcément le vouloir, mais dans nos moments d’errance n’y avait-il pas au fond une intention inconsciente de se perdre, de se retrouver nus, sans autre repère que les points cardinaux et la haute montagne au loin ? Cette montagne, la plus haute de la région (800m) formait un trio avec deux autres collines, les Donaka Gora, et c’est finalement elle qui fut notre ultime guide car nous savions qu’en passant derrière, nous trouverions Rogatec, la seule ville dotée d’une voie ferrée et donc susceptible de nous emmener vers Zagreb, notre prochaine étape.

Signe E7
Indications HPP
Le mont Donaka Gora

Durant trois jours, nous avons traversé 8 villages, parcouru environ 70km, été sous le soleil et la pluie, rencontré différents oiseaux, des salamandres, des rongeurs, des mammifères, chiens chats chevreuils, senti des dizaines de lilas et autres plantes odorantes, bref tous nos sens ont été en éveil ! La marche permet ainsi une très forte adhérence : celle-ci réside principalement dans un rapport au temps beaucoup plus étroit. Nous sommes freinés par l’effort, par le poids de nos sacs et nos pieds qui n’ont pas l’aérodynamisme d’un tgv. Le relief du sol, les pentes et les côtes des collines nous font ressentir le temps, la longueur du voyage. Ce temps vécu pleinement rythme notre « horloge biologique »: il faut planter la tente quand le ciel s’obscurcit, et se lever aux premiers rayons du soleil. Nous ne pouvons pas nous défier du temps comme c’est le cas dans les grandes villes ou les modes de transports ultra-rapides.

Cette adhérence permet enfin la reliance : en marchant nous pouvons observer chaque détail, et il y a chez les habitants un amusement à nous voir ainsi avancer le sac au dos, nous observons et donnons l’occasion d’être observés ! Ainsi sur notre route, une petite dame d’environ 80 ans nous a fait signe depuis son jardin : ne parlant que le slovène nous avons été d’abord confrontés au problème de Babel, mais les sourires échangés ont brisé la glace. Quelques instants plus tard nous étions dans sa petite cour avec un verre de vin local à la main, caressant le chat de l’autre, et essayant de parler deux mots en allemand avec son mari. Nous avons réussi à l’aide de dessins et de mimes à expliquer notre destination et notre façon de voyager. Cette rencontre nous a rendu euphoriques pendant un long moment, nous nous sentions vraiment connectés au monde, savourant les différences, riant des difficultés de communication, le bonheur des moments de sérendipité comme celui-ci sont uniques à vivre ! Nous avons également grâce à cette rencontre appris à connaître le pays davantage, toujours en mime et en sourire : pendant 3 jours et 3 nuits, des « bam » retentissants nous ont accompagnés sur la route, à tel point que nous croyions qu’un orage persistait dans les montagnes au loin. Ce n’est que grâce à cette rencontre que nous avons compris l’origine de ces fameux coups de tonnerre ! « christus, christus » a dit la petite dame en levant le doigt vers le ciel ! C’était le weekend de Pâques et l’une des traditions dans les Haloze est de faire exploser des pétards ou autres bombes artisanales un peu partout !

Enfin, notre activité de marcheurs a pris fin à Rogatec ou nous sommes devenus des voyageurs ferroviaires. Peut –être plus passive, cette mobilité ferrée n’était pas du tout dénuée d’adhérence ni de reliance : seuls dans un train à deux wagons, nous ne passions pas inaperçus ! Le passage de la frontière n’a pas pu se faire à pied : à cet endroit de la Slovénie, seul le train permet de passer en Croatie. Le poste frontière à Durmanec est tout petit mais bien gardé tout de même ; nous ne sommes plus dans l’espace Shengen et le train longe longuement des rangées de fils barbelés…La mobilité et les frontières ne font pas toujours bon ménage…Mais ceci est une autre histoire, que nous ne manquerons pas de relater au fur et à mesure de notre avancée vers l’Est !

Frontière

4 thoughts on “La mobilité de la marche, à la frontière Slovénie/Croatie”

  1. très beau texte qui a actionné chez moi la madeleine de mon mini périple vers saint jacques de Compostèle.
    je ne peux que confirmer vos impressions sur l ‘ adhéerer au sol, au temps, aux repères qui changent et à cette idée de mobilité des frontières..
    bravo!!!!

  2. C’est du beau mes deux voyageurs …..on a l’impression d’y être…. et aussi …l’envie d’y être ….un  » compte rendu »
    ( bien faible mot ) de classe mais surtout de coeur !!!!
    bises

  3. Merci à vous deux de ce fil « inducteur » de sensations et adhérences partagées. En votre compagnie entre le HPP et le E7 ou sur le mont Donaka Gora, m’est revenu un petit poème écrit il y a de nombreuses années, en balade dans la région des lacs italiens:
    « Content / Si par les rues du monde et du temps/ Je me perds / L’énergie du chemin / Redevenue lumière »
    Amitié,
    Et bons chemins!
    G

    1. Merci pour cette pensée qui nous motive et ces mots qui résonnent. On poursuit la route, maintenant en Albanie, en essayant de suivre les fils tendus ici et là qui nous interpellent !

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