Venise,

Sur la route de la Soie, Venise est une étape indispensable : nous y arrivons en pèlerin, pensant à la Sérénissime du XIIIe siècle et à la famille Polo…Comment écrire sur Venise alors qu’il n’y a surement aucun recoin qui n’ait été oublié par les documentaires, les guides touristiques ou les blogs ? Nous décidons simplement d’observer la mobilité de la ville.

Venise est-elle une ville mobile ?

Cité flottante, elle semble ultramobile, mue par les mouvements de l’eau, les crues hivernales, organisée selon les innombrables canaux qui la traverse.

Cité sanctuaire, elle semble aussi figée dans le temps, rien ou presque n’a changé depuis le moyen –âge et la Renaissance, les Palazzi et les Corti sont intactes, ce qui la rend spectaculaire. À ce titre, on pourrait la penser immobile.

La mobilité « liquide » s’opposerait donc à une immobilité temporelle à Venise.

Cette eau mobile, est le siège des mobilités : à Venise l’expression « mobilis in mobile » est particulièrement éloquente. Durant notre séjour vénitien, nous avons observé la correspondance aquatique des transports terrestres, et remarqué que l’équilibre des modes de transports se retrouvait dans la lagune. Ainsi, le vaporetto souvent blindé est le bus ou le métro empruntant des voies bien balisées tandis que les barques serpentent dans les canaux étroit comme le ferait un cycliste. Le son pétaradant du scooter se retrouve dans la barque à moteur, et le hors-bord remplace le coupé sport. Et pour les voyageurs les plus riches le bateau taxi individualise le transport. La promenade en calèche est la fameuse gondole, avec toute la mise en scène qui l’accompagne. On pourrait même comparer les petits traghetti permettant de passer rapidement d’une rive à l’autre du canal aux tapis roulants des stations de métro, ou encore aux ascenseurs.

Par comparaison la mobilité piétonne est beaucoup moins fluide, beaucoup plus adhérente, elle s’accroche, se cogne, se heurte à de nombreux obstacles. A Venise, la déambulation à pieds est quasi obligatoirement accompagnée d’un moment de perdition totale. Les ruelles minuscules, les ponts et les impasses donnant directement dans l’eau font perdre tout repère au piéton qui n’a même pas l’horizon pour se rassurer. On pense à Dédale et son labyrinthe ; construit pour y enfermer le Minotaure, ce n’est que par le ciel que Dédale réussit à en sortir. A Venise les panneaux d’indications eux-mêmes semblent participer de cette mobilité de la perte, ils brouillent les pistes ! Venise est donc une ville contradictoire en termes de mobilité, hyper fluide, toujours en mouvement, elle est aussi figée dans un immobilisme temporel, et hyper adhérente pour sa partie terrestre.

Olivier et moi cherchons également dans ce labyrinthe à suivre notre propre fil d’Ariane : nous souhaitons trouver des signes de la route de la Soie, visites guidées, itinéraires, musées, voire exposition de textile…Mais là aussi nous nous perdons. L’office touristique nous donne tout de même l’adresse de la maison de Marco Polo que nous cherchons tel des explorateurs en quête de sens. La Ca’Polo est indiquée par une plaque : l’édifice n’est plus celui du moyen-âge, mais la Corte del Milion toujours présente nous permet d’imaginer le passé. Mais ce n’est hélas que le seul vestige de la famille Polo, et nous croisons en revanche des restaurants, des bateaux, des boutiques « Marco Polo », devenu un nom qui fait vendre !

Pour rester dans le champ de la mobilité, nous avons également expérimenté ce qu’on pourrait nommer la mobilité du touriste, sorte de mobilité forcée que nous avons d’abord assimilée, puis subie et enfin cherché à fuir !

Cette mobilité forcée s’observe par le flux incessant de touristes s’engouffrant dans la ville : nous nous retrouvons malgré nous au cœur de ce tourbillon lors de nos premières heures dans la cité. Trop occupés à observer l’insolite et le merveilleux qu’offre l’architecture et l’urbanisme de Venise, nous ne nous apercevons pas tout de suite que nous sommes dans une sorte de prison mouvante. Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’une certaine nausée nous gagne, voire même un sentiment de légère dépression. Venise est-elle donc uniquement un décor de film ? Sommes-nous juste des cibles marketing ? Où est la vraie vie dans ce parc du touriste où la place Saint Marc fait figure de Disneyland ?

Nous finissons heureusement par sortir du flux, en se forçant à le contredire, en s’enfuyant, en rebroussant chemin. Nous arrivons en soirée à l’intérieur de la Ca’libre 9, un bar dans une sorte de hangar aménagé : l’espace se remplit, un groupe de musiciens joue, nous découvrons un lieu engagé contre « i grandi navi » (les grands bateaux), un repère d’un mouvement antifa comme on en trouve fréquemment en Italie. Disneyland n’est pas ici, nous voilà sauvés de notre condition de touriste-objet !

Ca’libre 9, Calle del Morion

Ces impressions restent bien sûr très subjectives et reflètent une journée à  Venise, sans lecture préalable, sans consultation de guide qui aurait pu nous aiguiller plus directement vers ce que nous cherchions. Sans préparation, nous n’avons pas vécu par procuration Venise avant d’y être, nous sommes restés spontanés et vierges de toute documentation.

2 thoughts on “Venise, mouvante, émouvante ?”

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