Le divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre, mourir peut-être avec beauté.

C’est en 1955 que l’Essai sur l’exotisme de Victor Ségalen, était publié, à titre posthume. Cet ouvrage nous est présenté par Georges Amar lors de notre entrevue. Nous discutions du voyage et du constat initial qu’aujourd’hui, il n’y a rien d’extraordinaire à voyager. En esquissant une théorie de l’exotisme, Ségalen parle d’une esthétique, d’une notion du différent et du divers. Il aborde la crainte d’un monde devenu uniforme, magma international sans saveur, qui perdrait toute altérité. Pour contrer cette menace, il faut aller à la rencontre du divers et le déguster, en le faisant se régénérer tout comme nous pouvons rendre la vie intense à partir de notre regard, de notre connaissance, de notre intime; l’exotisme passe alors par notre moi, en percevant le divers nous nous confrontons à la part d’inconnu en nous-mêmes et en l’Autre. Individualité, et Altérité se rejoignent dans l’esthétique du divers… Mais ne nous lançons pas dans une analyse de l’œuvre (que l’on a d’ailleurs seulement parcouru pour l’occasion oups), vous pouvez  en lire ici  ou ici !

Partant de ce constat, nous nous sommes lancés en quête du Divers… à côté de chez nous. Puisque que nous ne pouvons plus jouer les explorateurs de nouvelles terres, il sera intéressant de chercher l’altérité dans notre regard personnel. Nous avons décidé d’observer le divers en prenant le train. Non pas un TGV vers une destination méditerranéenne mais un Transilien, celui de la ligne J. La ligne J part de Paris Saint Lazare et se termine à Gisors. Elle traverse le Val d’Oise, frôle l’Oise, et s’arrête dans l’Eure, en Haute Normandie. Nous partons armés de notre appareil photo et de notre enregistreur audio pour un voyage Paris Saint Lazare/la Villetertre, soit 60km et environ 1h15 de trajet.

Petit voyage de contraste en images et en son :

Paris Saint Lazare un samedi après-midi n’est pas la même qu’un soir de semaine, l’allure est moins frénétique et moins « bouillonnante ». On est cependant rapidement dans le bain d’une grande gare parisienne : foule cosmopolite, langages multiples, échos, pas rapides, boutiques clinquantes. Nous nous postons devant les grands panneaux d’affichages des trains à destination de l’île de France. Nous retrouvons ces panneaux en petits formats un peu plus loin, à vrai dire l’information est partout, on aurait du mal à ne pas trouver ce qu’on cherche…Et pourtant, nous sommes comme «étourdis » par l’effet Saint Lazare, et tout en posant nos regards un peu partout en position d’observateur, nous voilà en quelques secondes entrainés par un flux de pas pressés et décidés vers la voie. Est-ce un réflexe ? Nous nous mettons à suivre le mouvement, sans être vraiment sur que le train vers lequel nous nous dirigeons est le bon. Pourtant c’est bien celui-là, et un peu de jugeote suffirait à nous en rendre compte. Mais la masse de voix et de pas nous fait douter quelques instants…

Ecoutez ici l’ambiance de Saint Lazare:

1h15 plus tard, le train omnibus arrive à La Villetertre… Et là, le contraste est saisissant. Jusqu’à présent nous traversions des mondes urbains, entrecoupés de quelques parcs et zones de forêt, mais l’horizon restait vertical et minéral. À Pontoise, le train s’est vidé un peu plus, ne laissant que quelques individus tenaces. Les petites villes se succèdent, on voit des clochers au loin…Descendre à la Villetertre demande une certaine dose de concentration pour le novice : aucune annonce sonore dans le train n’avertit de l’arrêt, et si l’on regarde par la fenêtre, il faut être chanceux pour apercevoir un panneau bleu mentionnant le nom de la gare, la plupart ayant tout bonnement disparus, il ne reste que le poteau et l’armature de métal !

Et le train freine. Dehors on serait bien en peine de vouloir trouver un environnement habité. Les champs nous environnent, on peut voir l’horizon très net, comme tracé à la règle et pas la moindre maison.

Un train s’arrêtant à Paris Saint Lazare et un train s’arrêtant à La Villetertre : dans la première situation, un terminus, une halle historique de fer et de verre faisant résonner les pas pressés (PSL devient en 1837 la première gare parisienne, alors appelée embarcadère), une foule compacte occupant tout le quai. Dans la deuxième, un arrêt rapide, un saut sur la terre battue, le ciel pour toit et un étrange sentiment de liberté et de perdition. Le silence se fait soudain envahissant, nos propres voix nous paraissent fortes, et l’enregistreur capte le moindre de nos chuchotements et crissement des cailloux sous nos pieds. Quelques oiseaux se font entendre autour de nous, la forêt n’est pas loin. Cette différence sonore est peut-être plus impressionnante encore que le contraste visuel.

Ecoutez ici l’ambiance de la Villetertre :

Dans les deux gares, l’insolite est présent, de deux façons différentes : à Saint-Lazare il arrive que des concerts improvisés aient lieu devant le piano disposé dans la salle des pas perdus. Un cercle de spectateurs se forme, le pianiste est rapidement rejoint par un chanteur, ou plusieurs, le jazz cède la place au pop, puis le grand classique intervient, magistral, avant de céder la place à Amélie Poulain pianoté du bout de doigts timides…On peut comme ça assister à des spectacles hauts en couleur (j’ai en tête un épisode mémorable d’improvisation pianistique à Gare de l’Est, nous étions restés de longues minutes à écouter, subjugués et ravis !).

À La Villetertre, l’attraction repose sur une certaine nostalgie ferroviaire : pour sortir, il faut attendre que le train reparte puis s’aventurer sur les voies pour les traverser. Les rails semblent encore chauds et vibrants, on hésite à poser ses pieds sur les planches de bois. Et au milieu nous relevons la tête, perspective parfaite digne des westerns, les personnes ligotées sur les voies   vues dans les cases des BD Lucky Luke dansent devant nos yeux. Frisson et excitation en l’espace de quelques instants, nous étions ailleurs, au pays des cowboys, jouant avec nos vies sur les rails !

Enfin, le voyageur désireux de trouver un guichet ou des renseignements sur les horaires fera chou blanc à la Villetertre. Cette petite bâtisse ci-dessus est une gare…fantôme ! Fenêtres et portes murées, seuls des lampadaires et un panneau d’affichage demeurent. Cette gare est d’ailleurs assez difficile à trouver depuis la route, quasiment aucun panneau le long du trajet, puis une minuscule impasse à peine goudronnée plonge vers la lisière d’un bois sombre et nous amène devant les quais.

Une fois de plus, ces lieux déserts nous dépaysent, et ouvrent à notre imaginaire de nombreuses portes ; le voyage ne fait que commencer…La gare de la Villetertre et le train de la ligne J deviennent les lieux mystérieux que parcourent Chihiro durant son voyage…Train fantôme, maisonnette esseulée, horizon désert, ambiance étrange, solitude….Les ingrédients sont réunis pour qu’un petit village de l’Oise devienne ce Divers tant recherché !

Images du film « Le voyage de Chihiro » de Hayao Miyazaki

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