Lors de notre rencontre, Georges Amar aborde rapidement le terrain plutôt inattendu de la linguistique. Nous partons, très bien, mais avons-nous réfléchi à un point crucial de notre voyage, la langue ? L’anglais sera-t-il un sésame suffisant pour capter les témoignages des conducteurs de train ? Saura-t-on se faire comprendre ? Pourra-t-on réellement communiquer ? Voici peut être la difficulté essentielle de notre enquête. Il est pour cela important de réfléchir au préalable sur le sens…des mots. Leur origine, leur histoire. Pourquoi appelons nous un chat, un chat ? Transposons cette expression pour notre propos : pourquoi appelons nous le conducteur, conducteur ?

Georges Amar nous livre alors une anecdote révélatrice du pouvoir des mots…Lors de ses observations en Chine, il se concentre sur la gare. Il cherche à en voir chaque détail et le mot lui-même l’intéresse. L’une de ses plus belles rencontres fut ainsi celle de son traducteur…avec lui, il peut communiquer, demander, entendre les mots…L’expert en mobilité cherche à connaître l’équivalent chinois du terme nébuleux français de « pôle d’échange » : comprenons, la gare à un niveau sophistiqué, la gare actuelle, pas le simple embarcadère hérité du XIXe siècle, mais le « hub », le lieu de croisement des réseaux de transports, mêlant train, bus, métro, tram, et tout autre outil de mobilité, vélib, taxi, escalators…On parle de pôle multimodal. Terme assez flottant selon Georges Amar. Qu’en est-il dans la langue chinoise ? Comment nomme-t-on ces gares d’aujourd’hui ? Le traducteur annonce alors le précieux mot : shunyu. (visuel mot en idéogramme chinois).

Le terme trouve son origine non pas dans le monde du transport mais dans celui du textile. Shunyu évoque un élément de vêtement, le bouton. Pas n’importe quel bouton mais celui des chemises chinoises, fait d’un nœud de tissu…Georges Amar regarde alors la chemise que portait Olivier ce jour : une chemise achetée à Hong-Kong, avec ces fameux boutons. Tout s’éclaire : ce nœud de tissu représente parfaitement la gare moderne, le nœud d’échanges. Plutôt que pôle multimodal, Shunyu exprime plus concrètement cette gare moderne….un bouton chinois ! L’univers ancien du textile et la mobilité se croisent, la route de la soie prend de l’ampleur, textile et transport ont des liens…

La gare de Shanghai
Bouton chinois

 

 

 

 

 

 

Cette anecdote ouvre notre esprit : le jeu du langage est d’emblée présent dans notre projet, nous le choisissons presque inconsciemment, amusés par l’expression « fil conducteur » que nous pouvons ici prendre dans son sens littéral ! Le conducteur, nom et adjectif à la fois, est dans le dictionnaire Furetière du XVIIe siècle un homme « qui gouverne un pays ». Dirigeant, puissant, il paraît cependant plus doux que « gouverneur » ou « directeur », peut-être en raison de son rapport à la mobilité. Le conducteur est également un « corps susceptible de transmettre la chaleur ou l’électricité » (1805) ; cette notion, toute physique soit-elle, utilise des termes que nous avons envie de nous approprier pour le langage ferroviaire et humain : « chaleur », « transmission », mais aussi « courant », « contact », parlent à nos sens, à notre volonté de rencontrer, de voyager, d’être guidés par nos envies et notre curiosité… Il s’agira donc de prêter attention au sens des mots turcs, slovènes, grecs, chinois, perses ou encore croates et hindis…

POUR EN SAVOIR PLUS
 Le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales

Et profitons pour lancer ici même un appel au lecteur polyglotte, qui pourrait nous aider dans cette quête des mots…Help ! Aiuto ! SOS ! 救命!Yetişin !

Pour finir avec cette anecdote linguistique, un mot sur la chouette exposition qui a lieu en ce moment au Mucem à Marseille jusqu’au 20 mars, « Après Babel, Traduire ». Une plongée dans l’univers des langues et la transmission à travers le monde des mots, des expressions, des savoirs…Les histoires des langues depuis les représentations artistiques de la tour de Babel, aux ouvrages les plus traduits dans le monde, passant par la transmission de l’idéologie communiste, des marchandises « soyeuses » d’Asie, et bien d’autres éléments rendus accessible parce qu’on a pu les « traduire » . Avec une petite note humoristique bienvenue quand dans la salle nous sont présentés les dangers du « globish » à travers le très éloquent discours de Mr Raffarin sur la constitution européenne  (« Win the Yes, need the no to win, agains the no !! » pour le plaisir… )

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